Potentiel

au seuil des étoiles

Crédit photo : Nuit étoilée en Corse, par Adri20s, sous C.C. BY-SA 2.0

Tout arrêter. Ce soir encore, j’y pense.

…Ne suis sûr de rien, ni de ce que je dois faire, ni de comment je devrais faire. Je crois savoir où je vais. Je crois savoir ce que je veux faire et écrire. Mais ces lignes…

Prendre un chemin d’écriture. Choisir ces mots plutôt que d’autres. Je n’en sais rien. Je ne sais pas. J’ai l’impression de ne rien savoir. …C’est le futur qui veut ça. J’aurai beau tenter de maîtriser, j’aurai beau tout faire pour mettre en place cet environnement sécurisé…

Ce n’est pas ce chemin-là.

L’erreur. Faire erreur. Choisir à travers les possibles, à travers les futurs, quel chemin engager, quel chemin et quelle pensée filer.

Je devrais faire autre chose, ceci, cela. Qu’importe – et ce n’est pas une question.
Il y a ce qui compte vraiment pour moi – et je ne sais toujours pas bien regarder ça en face – et le reste. Je sais au moins qu’il y a ces deux aspects, ces deux réalités de la vie.

Ce n’est pas que je vis pour les autres, ce n’est pas que je ne vis pas pour moi, et je crois que ça fait longtemps que j’ai essayé d’arrêter de plaire. Non ?

Ce n’est pas encore ce chemin-là.

C’est de choisir, qui m’intéresse.
Je veux tester. Tester ces possibles, ces opportunités de développement, du sens ici.
Le développement du sens, d’un sens. Le développement.
Ça se forme.
À partir de tout ce que j’ai lu, c’est sûr. Et vu, et entendu. Ce que j’ai compris et intégré, ce qui m’a traversé et que je n’ai même pas effleuré mais qui pourtant habite par là en moi.
C’est à ces signes là que je veux donner leur chance ce soir.

Je pourrais écrire sur moi encore. Sur ce que je ressens. C’est peut-être ce que je fais. Ou bien je fais tout autre chose : tenter de percevoir, à l’aide de cet outil qu’est mon écriture. Mais percevoir quoi ?

Mais percevoir quoi ?

Percevoir… – est-ce que ça va venir ? – venir de moi-même, venir dans la continuité depuis le fond et que révèle ce flux. Percevoir cette somme de ma réalité, peut-être. Ce n’est plus, donc, tout à fait seulement de moi dont il s’agit. C’est de la somme de ma personne, avec ce qu’elle a rencontré, dans un moment particulier.

Je ne dis pas que j’ai une mémoire illimitée et un être fondamentalement spongieux jusqu’au bout. Tout ce qui me traverse ne me reste pas, ne me restera pas jusqu’à ma mort. Mais pendant un temps, oui.

Est-ce suffisant ? Est-ce vraiment celui-là l’embranchement ?

Ça va encore être très – trop ? – abstrait.

D’instinct, je voudrais revenir au contexte immédiat. Il me donne systématiquement de nouvelles opportunités de développement ; parce qu’il est ce parfait maintenant. Ce contexte est moins malléable que moi ; il est moins organique.

J’écris sur ce que c’est – pour moi – d’écrire.

Je ne cherche pas le pourquoi ; je ne cherche pas l’à propos.
Mais je me perds. Je suis dépassé. Ça me dépasse. Et en même temps, c’est bien de cela dont il s’agit.
De cette putain de voix. Celle avant moi. Celle au-delà de moi. Tous ces mots là, déjà posés dans cette session, ne sont pas vraiment moi. Il ne sont pas ma réalité de tous les jours. Ils sont plus, en quelque sorte. Mais en n’étant pas moi, sont-ils aussi quoi que ce soit ?
Est-ce qu’en me laissant conduire par ce fond et cette voix, je fais ce qu’il y a de mieux pour moi et pour mon écriture ?

Il y a différents types d’écriture, je crois.
Celle que je voudrais planifier et qui ne vient pas.
Celle qui vient d’elle-même et que je ne sais planifier. Je la sens venir, au moins. Je me mets même, maintenant, dans les conditions de provoquer l’afflux. Autrement dit, je provoque l’afflux.
C’est fou – c’est n’importe quoi ! –  : j’évoque effectivement quelque chose d’extérieur.
Ces mots ne sont pas à moi. Et ce n’est pas une question.
Je pourrais me le demander. C’est ce que je ferais d’habitude. Est-ce que ceci, est-ce que cela ? Et d’habitude ça suffit. Ça permet d’écrire ; on croit se remettre en question.
Non.

C’est par la certitude négative qu’on se bouscule. Et là j’émets une vérité positive. Je ne me mets toujours pas en danger. Là, c’est quelque chose de plus dérangeant. Dire : je ne me mets – toujours – pas en danger.
La zone de confort.
Ce concept aussi vient de l’extérieur de moi.
Dois-je me l’approprier, en m’en servant maintenant ?, ou dois-je l’éluder ?
J’ai l’impression de savoir ce que c’est ; j’ai associé le concept à une réalité personnelle.
Retour à cette réalité.
Réalité.
Elle n’a plus aucun sens au singulier ; mais dès qu’on y ajoute un « s », elle se propage pour devenir à la fois crédible et insaisissable. Le simple fait de parler de réalités fait qu’on devient incapable de les cerner dans leur entièreté. ?, j’allais naturellement finir cette dernière phrase par un point d’interrogation. Je ne la comprends pas tout à fait.
En écrivant quelque chose que je ne comprends pas tout à fait, en faisant ça, oui, je me mets en danger. Est-ce que je me compromets ? Est-ce le bon mot ou la bonne idée ?
Les fameuses questions. Non donc – les éviter.
Ce que je ne comprends pas, donc… fait appel à ce qui n’est pas moi – utilise ce non-moi, cet hors-moi ; cet au-delà du moi.
En somme et autrement dit : je ne suis pas moi quand j’écris.

Je ne suis, en ces mots, qu’un putain de moi parmi d’autres.
C’est forcément insignifiant.
J’ai l’impression d’écrire quelque chose de ~bien-correct-positif, qui va ~encore un peu plus loin. En fait, puisque je n’y suis pas, ça ne l’est pas. Je n’y suis pas complètement.
Ma corporalité n’y est pas. Ces mots sont plats.
Par exemple, je repose mon pied gauche sur ma cheville droite tandis que j’écris, en ce moment-même. Et bien sûr, cela crée une pression qui à force m’attaque le pied droit ; c’est inconfortable – mais je me mets systématiquement dans cette position, sans le vouloir ; sans doute parce que mon corps la trouve plus naturelle – qu’en sais-je ?
Ça, c’est le contexte, donc.
Et il est question d’intégralité.
En créant habituellement dans les propos un flux entre la pensée et le contexte, je développe effectivement une forme d’intégralité. Illusoire, temporaire, immédiatement dépassée ; mais qui fait sens et qui apporte quelque chose au moment de l’écriture et de la lecture.
Je le faisais… mais n’en avais pas pris conscience.
Conscience.

Prendre et faire conscience ?
Accumuler ces notions : sens, conscience, temporalité, intégralité, personne.
Ça s’accumule en quelque chose comme la « présence » ?
Je triche un peu en l’écrivant avec seulement ce point d’interrogation à la fin, comme si c’était un doute plutôt qu’une question ; mais c’en est toujours une.
Je pourrais écrire : est-ce que ça s’accumule en quelque chose comme la présence ?
L’affirmation ne se transformerait plus soudainement en question, ce serait presque scolaire ; moins littéraire. Ce serait plus ~honnête – et il y a ces guillemets et ces vaguelettes aussi, qui ajoutent du doute ; comme si, vraiment, ce que j’écris était particulièrement porteur de questionnement et de doute. Ce le serait, plus honnête… sauf que dans le flux, j’ai effectivement tenté d’émettre une affirmation, une hypothèse, que j’ai finalement choisi de contrebalancer par ce point d’interrogation.
Mais donc, il gâche tout.

Affirmer ici même quand on ne sait pas.
Parce qu’on doit bien comprendre que personne ni rien ne sait. À moins qu’une intelligence supérieure nous guide ou du moins nous précède effectivement.
Ce n’est pas ce en quoi je crois
.
Je ne crois pas en une intelligence supérieure.
Ce n’est pas du tout ce sur quoi je veux écrire quand je mentionne cette voix qui me précède et me succède.
Cette idée répandue m’a frôlé tout à l’heure quand j’ai évoqué cette voix, et je l’ai immédiatement et parfaitement écartée.
Ce sur quoi j’écris, je sais maintenant qu’il s’agit d’un développement spontané.
Ce fameux potentiel.
Il existe.
Il s’agit de le lui donner la possibilité – de simplement lui laisser l’opportunité – de s’exprimer.

C’est donc bien ceci que j’essaye de faire par ici. D’être la voie de mon intelligence ~supérieure. Pas en qualité – en ~situation. De mon intelligence avant moi : au-dessus de moi.
Pourquoi cette impression ?
Je raccorde mon interprétation de tout ça à des repères physiques et temporels : précédant et suivant, derrière et devant et au-dessus.
Je suis un homme sensé : je suis un homme, et donc je suis soumis au sens. C’est donc, logiquement, ainsi – avec ces outils – que j’interprète ce qui se passe. Se passe. « ce qui passe » : encore une fois : à travers moi.

Peu importe.
Je me demande pourquoi on ne laisse pas agir nécessairement et plus naturellement notre potentiel.
Pourquoi ne nous donnons-nous pas plus spontanément à ce développement spontané.
Spontané parce qu’il est issu de ce qu’on est et que, puisqu’il nous transforme, il s’amplifie de façon autonome.

On s’amplifie de façon autonome.

Nous sommes notre propre évolution – expansion.

Et puisque ça nous dépasse immédiatement tout autant que ça nous précède immédiatement, on a l’impression de ne pas être en contrôle de ce développement ; ou du moins pas instantanément.

C’est vrai et en même temps c’est absurde et en même temps c’est faux.

Je peux agir, maintenant que j’ai la notion temporelle – que je n’avais pas enfant : qu’on n’a pas enfant – dans une temporalité plus ample que l’immédiateté. C’est effectivement dans cette amplitude que je peux intervenir sur mon développement. Oui : il n’est donc plus spontané… [affirmation par la négative ; et effectivement ça progresse.]

Et c’est absurde, aussi, parce que… parce que ce développement est tout aussi nécessaire *qu’inéluctable. Développement irréfutable ; jusqu’à la mort. La dégénérescence est un développement irréfutable et pourtant nécessairement utile. Le mot qui s’ajoute à « nécessaire » ne vient pas ([il est venu à le relecture, c’est « inéluctable »]). [j’écris ça au lieu de poser là question : « en quoi l’impression de ne pas contrôler notre développement spontané est-elle une impression absurde autant que fausse ? » et je progresse ; mais la poser m’a permis de reconstituer le fil].

Cette impression est absurde parce que mon développement spontané, en étant, et étant nécessaire, en étant nécessairement, est équivalent à ma raison d’être. Il est ce que je suis – je suis – non pas grâce à lui (:ce n’est pas Dieu) mais lui : je suis lui.
Je suis mon développement spontané. Je suis cette chose organique en développement permanent jusqu’à l’extinction ; qui n’a pour but que ceci : aller le plus loin possible. Il n’y a pas de destination ; uniquement ce putain de potentiel. Et là je le veux ce point d’exclamation.

Il n’y as pas de destination ; uniquement ce putain de potentiel !
Oui !

je ne sais toujours pas pourquoi on s’acharne à refouler ce potentiel.
On a peur.
On est des animaux préhistoriques face à un univers infini de possibles et d’avenirs ; face à l’intégralité qui nous pend au nez. Et on freine des quatre fers pour ne pas y plonger.

On est absurde comme l’est l’impression.

Cette intégralité, on doit la vouloir, on doit la dévorer, s’en emparer.

En écrivant, c’est, à ma façon – car il existe d’autres façons, c’est évident – ce que je fais.

J’affronte les possibilités. En me laissant guider par ma voix, je me donne à mon développement personnel ; et partiellement mais autant que je peux : à l’intégralité.

Ces propos sont une version de ce qu’ils auraient pu être ; et parce que je suis sensé : parce que je me réfère aux sens et notamment à la matérialité, je les ai figés. En écrivant, je fige.
Il n’y a donc, au fond, que la pensée en mouvement permanent, en fluidité absolue – mais qui emporte et par la même épuise – qui soit à la mesure de cette intégralité qui dépasse le sens (les sens : nos sens).

Je ne fais que redire, je crois, ce qu’est la méditation.
Et peut-être la prière aussi ?
Non pas ces absurdités qui consistent à implorer ou remercier l’infini de correspondre à nos attentes unitaires ; mais la prière sincère, qui nous plonge dans l’immédiat et nous écarte le thorax, la cage thoracique, le cœur ; et nous lie, malgré notre unité, à l’infini.
Parce qu’on est composé de lui
.

Je suis composé d’infini [c’est une autre façon de le dire, de l’écrire, mais l’écrire change tout].

Je suis composé d’infini.
je suis infini – même si pas perpétuel. Tout m’est possible ; dans la mesure de mon développement ; qui peut s’arrêter dans un instant ; ou suivre une courbe exponentielle… pour peu, donc, que je me laisse aller à mon potentiel – au potentiel.

C’est là qu’il s’agit d’imaginer, mais pas seulement : c’est être la somme de tout ce qui nous a traversé, dont on est témoin et qui alors nous compose et qu’on dépasse nécessairement puisqu’on vit et comme on continue de le faire.

Persister, c’est affirmer sa supériorité.
C’est mal formulé. Tant que je vis : tant qu’on continue, on laisse une chance au possible. À l’instant suivant : tout est possible. C’est avant demain, c’est avant « bientôt ». Dès maintenant, ce maintenant qui suit immédiatement, tout est possible.

Ce n’est pas que dans un instant j’aurai quelque chose d’inaccessible. C’est que cet instant qui suit immédiatement sera nécessairement le commencement d’autre chose et de plus grand et même quand on l’impression que tout fout le camp.

Donner la vie, c’est accentuer ce plus grand. C’est permettre de nouveaux possibles, c’est donner de nouveaux horizons, c’est offrir de nouveaux horizons à l’humanité.

Putain.

Je le sais ; mais je continue de savoir que je ne suis pas fait pour ça.

Ce pour quoi je suis fait ; c’est pour écrire tout ça.
Et en quelque sorte, je ne pourrais pas écrire si je développais la vie.

Je me développe moi et en le faisant par écrit, je peux offrir à d’autres ces étincelles de développement potentiel.

Il ne s’agit par de faire un mini-moi. Il s’agit de faire naître en l’autre, mon prochain – quel qu’il soit, mon enfant ou simplement l’autre – la nécessité d’un développement spontané.

Autrement dit, s’il est spontané et évident, ce développement n’est pas forcément accordé et il est encore plus rarement exploité.

Je fatigue.

J’arrête là.

12 février 2015

Il nous faut nous dépasser, et pas seulement en procréant ; pas seulement physiquement. On avance au ralenti, ainsi.
Nouvelle promesse : me donner [encore davantage !] au potentiel (et pas seulement le mien) et commencer par me donner à l’imaginaire.

Élévation

Golden Gate fog par Vincent Lock

Crédit photo : Golden Gate fog, par Vincent Lock, sous C.C. BY 2.0

Cinquième éditorial (décembre 2014), septième et dernière partie

Les réflexions sur mon activité qui ont précédé m’ont toutes permis d’avancer, mais il est temps de les clore temporairement pour retourner à l’essentiel. À l’occasion, elles ont mené vers des réflexions plus générales qu’il a parfois fallu laisser de côté. Quoi de mieux pour conclure cette série de la fin d’une année, que d’en embrasser quelques-unes pour sortir peu à peu du moi et approcher l’ensemble, le monde, l’humain ?

Tandis que 2014 touche à sa fin, j’ai l’impression que je viens seulement de commencer, que tout vient de recommencer. En fait, c’est vrai, le mois de l’année et le fait qu’elle s’achève n’ont pas grand-chose à voir avec mon développement personnel ou mon développement professionnel.

Activité

J’hésite encore et toujours à associer ces deux notions. Peut-être parce que je n’assume toujours pas l’idée de situer mon écriture dans ce plan professionnel, plus sûrement parce que j’estime, quelle que soit sa qualité ou son ambition, qu’elle concerne au moins autant mon développement personnel que mon développement professionnel. Peut-être que l’erreur que je fais n’est donc pas tant de mal considérer mon écriture, mais cette chose professionnelle.

Il me semble que l’implication en temps comme en énergie que demande l’entretien d’une carrière dans le monde du travail (en l’occurrence salarié, monnayé, de près ou de loin) ne permet pas d’en octroyer suffisamment à la recherche de soi. Je vois bien, pourtant, que beaucoup tirent confiance en soi et estime de soi de leur position professionnelle. S’il s’agit de hiérarchie ou de salaire, cette confiance ou cette supériorité n’ont ni sens ni valeur à mes yeux. Pour ce qui est de l’activité en revanche, du domaine de l’activité, de sa valeur, de son impact éventuellement positif, alors il est évident qu’elle doit nourrir et à plein le moi.

Reste que cette activité m’apparaît plutôt comme un détournement que comme une solution. Je ne nie pas que certains trouvent leur place et le meilleur moyen de se développer humainement dans leur activité professionnelle, mais je constate que, bien souvent, cette même activité n’influe en rien sur le comportement et le relationnel, ou du moins pas positivement. S’il est clair que ça ne peut pas être de notre fonction que nous tirons notre valeur, c’est par ce que nous y mettons de nous que nous exprimons le mieux qui nous sommes.

Monnaie

Impossible de déterminer pourtant si être et se réfléchir, si se concevoir et s’infléchir, est plus important que d’avoir la bonne place en société, ou même seulement une bonne place. Je préfère suivre cette voie d’une personne plutôt que d’une place, mais ne peux ni ne veux l’imposer. J’ai moi-même peur de m’égarer, de suivre un chemin absurde, voire déplacé : puisque l’argent permet de survivre, pourquoi chercher à vivre ? Pourquoi se chercher et se compliquer l’existence de problèmes philosophiques vaporeux, quand la matière pèse déjà tant et si sûrement ?

Ce moyen d’échanger qu’est la monnaie a pour lui d’offrir l’illusion d’une équité, a pour lui de simplifier le rapport entre les hommes. Cette monnaie n’a certainement pas fait de chacun un juste alter ego de l’autre, mais d’une certaine manière, un esclave de l’usine « délocalisée » parle le même langage qu’un riche patron « local ». Et cela même s’il lui est quasiment impossible de s’adresser à lui, notamment parce qu’un intermédiaire bien content de sa situation, et on le comprend, fait aussi respecter ce langage, avec ses tabous et ses excuses, sans donc réfléchir plus que ça la valeur du temps et de l’énergie que déploie chacun.

Ils restent ceux-là, les paramètres les plus importants de notre existence (le temps et l’énergie), ceux qui s’épuisent inévitablement, quand l’argent et le pouvoir ne sont que des substituts. Ce qui est insupportable, c’est quand ce pouvoir et cette capacité financière sont héréditaires. Parce qu’autrement, il faut bien en dépenser, du temps et de l’énergie, pour obtenir ce pouvoir et cet argent qui permettent ensuite de faire travailler l’autre pour soi. En Europe notamment, on élit désormais ceux qui obtiennent l’autorité, pourtant, les acquis ont tendance à rester, dans un milieu social, dans un secteur, dans une famille…

Troc

Il se dit par chez nous que « tout travail mérite salaire ». Est-ce dire que tout échange humain, d’une ressource ou d’un service, doit être mesuré à hauteur de bourse ? J’ai bien du mal à envisager un autre système que celui dans lequel je vis depuis ma naissance, et même, je ne peux m’empêcher de me trouver naïf et d’être dubitatif quant à ce que file cette réflexion… et pourtant, je comprends cette idée d’un retour perçu comme nécessaire par certains à ce que l’on peut rassembler sous la bannière du « troc ».

Ce serait effectivement plus simple si je pouvais échanger au boulanger sa baguette contre mon service, ou contre la denrée que j’aurais moi-même préparée ou fait pousser. Cela permettrait au moins de réincarner l’échange : je ne donnerais plus ma monnaie à un ou une caissière miné(e) par la répétitivité de sa tâche, je discuterais avec un être humain qui m’expliquerait en quoi sa denrée est précieuse. J’apprendrais plutôt que je consommerais, je ferais travailler mes capacités et mes sens humains au lieu de participer au déploiement de la machine.

Surtout, l’équité de l’échange serait décidée par les deux individus concernés (ce qui, certes, pousse à débattre, chose fatigante, et nous sommes feignants) et non par une tierce partie, qui s’accapare pour ce piètre service une part (devenue intolérable) de la richesse de chacun.
On se protège – encore une fois, on vit par la peur – quand on accumule sur un compte ce qui devrait nous permettre de passer l’hiver prochain, mais on se compromet quand on accorde à quelqu’un qui apparaît bien peu concerné et encore moins impliqué, le « soin » de définir la valeur de notre ressource, de notre énergie et de notre temps, et finalement, de notre personne.

Waiting for the sun par Mararie

Crédit photo : Waiting for the sun, par Mararie, sous C.C. BY-SA 2.0

Valeur

Cela dit, quelle valeur accorder à ce que je produis, à ces textes, à ces idées peut-être, à ce qui m’anime, et animera possiblement quelqu’un d’autre ? Puisque je ne sais quelle valeur accorder à ma richesse, et donc quelle valeur m’accorder, comment pourrais-je déterminer le prix de tout ça ? Devrais-je considérer le temps que je passe à inscrire, ou privilégier l’effet de mes inscriptions sur autrui, sur celui qui récupère ma production pour lui ? Quel que soit le système de valeur – monnayé ou non – je me retrouve bien démuni.

Dans les faits, je choisis du coup de n’attribuer aucune valeur autre que théorique à ma production. Ce n’est pas pour autant qu’elle n’a aucune valeur financière, mais je détourne la réponse, qui existe je crois : pour ce qui est de la création, c’est à celui qui la perçoit d’en déterminer la valeur ; de fixer le prix selon qu’il a été touché ou non. Autrement dit, l’art n’a pas de valeur, ou de valeur intrinsèque. L’art étant cette nécessité d’agir pour quelque chose d’injustifiable vraiment. On peut essayer autant qu’on veut, et on y parvient presque, mais il faut probablement échouer à le quantifier, ou à le rationaliser une bonne fois pour toutes, pour qu’il signifie encore quelque chose. L’art n’est pas une matière première.

Comment, quand tout s’échange ou se paye, faire valoir la recherche, la quête de sens (ou de réponses) plutôt que d’une valeur ? C’est impossible. Il est des choses, donc, qui se donnent, et qu’on n’a pas réellement le choix d’accepter ou de refuser. Vous pourriez occulter tout ceci, ça nous serait tout de même destiné, à nous tous, à vous comme à moi.

Humain

Pourtant, il est logique et nécessaire qu’on en passe par là, par la monnaie, par cette époque et par ces incohérences sociétales ou sociales ou humaines. Avant ça, et encore ailleurs, le voisin s’imposait par l’arme et l’offensive. C’est aussi parce que l’arme est devenue à ce point dévastatrice aujourd’hui, qu’elle fige dans une peur relative et certainement temporaire ceux qui s’affrontent. Une façon plus positive de considérer la chose mercantile et industrielle à l’échelle planétaire, ou plutôt mondiale, est de saisir qu’elle permet de construire les maisons de ce voisin à des milliers de kilomètres plus loin, ou de vendre son pain à l’autre bout du globe.

J’espère simplement qu’on dépassera cet état, qu’on aura un jour la conscience collective et complète qu’envahir à gauche et à droite revient à essayer de posséder toujours plus de ce qui est de toute façon fini. C’est con et naïf, je le sais, mais on occupe la même putain de planète (c’est surtout facile à dire, quand on n’a jamais manqué de rien…) et l’espace (par-delà le ciel) n’y changera rien, ou ne ferait que décaler puis amplifier le même problème.
Certes, un sol brûlé ne permet pas à l’existence qui s’y meut de vivre comme sur un sol fertile, mais ce qu’il prend en labeur, il le donne en liberté. Et si ne devoir à personne ce qu’on obtient soi-même n’est pas suffisant, alors il faudra intégrer le contexte de l’élaboration de la richesse au moment de lui accorder une valeur.

En d’autres termes, nous devons apprendre à mieux échanger et finalement à partager, quelle que soit notre ressource, notre capacité, notre temps ou notre énergie disponibles. Pour cela, pour trouver un équilibre, faudrait-il encore arrêter notre accumulation sans fin. Être humain, jusqu’au bout, passera par la nécessité de se voir aussi bien comme un fléau que comme une bénédiction, autant comme un apport que comme un poids, d’embrasser notre potentiel dans son ensemble, d’impacts négatifs et positifs, bref, de trouver notre juste mesure, mais de mesurer enfin.

Bon, je veux parler de tout, mais bien sûr je ne peux pas, ou pas avec la même densité. Ce que j’aime dans des divertissements tels que The Leftovers ou Masters of Sex est pourtant du même ordre que ce qui m’a mené au final de cette (ré)flexion : c’est cet intérêt pour l’humain, pour ce qui nous définie et nous façonne. Alors oui, peut-être est-il finalement légitime de ne pas se contenter d’un seul sujet, d’un seul point de vue, mais de faire appel à l’ensemble de ce qui traverse mon existence, à l’univers, en somme, pour aller fouiller dans ce qui nous caractérise.

Quelles que soient les limites de ce texte, il a pour lui d’essayer la synthèse de ce tout et d’en figer une ébauche supplémentaire. J’aurai avec lui écrit et présenté ces éditoriaux tout au long du mois. Ils feront office de bilan et cette bonne (bien qu’imparfaite) série de publications me donnera l’occasion d’engager 2015 avec sérénité. Car je compte bien continuer ce pèlerinage jusqu’au sens, sans pour autant oublier l’autre destination clé, celle du plaisir. Deux ingrédients qui, je l’espère encore et toujours, me permettront de gagner votre curiosité.

Je vous donne donc rendez-vous l’année prochaine, dans quelques jours seulement, une fois la transition faite, et vous souhaite autour d’elle un repos réparateur et d’heureux rassemblements.

Entre parfaites illusions et vicieuses utopies

With a resolute heart, and cheerful par Sam Wolff

Crédit photo : With a resolute heart, and cheerful, par Sam Wolff, sous C.C. BY-SA 2.0

Qui suis-je pour écrire ? Moi qui n’ai jamais connu la faim, le froid ou l’insécurité. Moi qui n’ai jamais eu peur vraiment de perdre la vie, qu’on me l’ôte.
Je ne souhaite ces états ou ces injustices à personne, mais ne devrais-je pas les connaître intimement pour écrire vraiment ? Pour dire le vrai, le fond des choses. Ne suis-je pas un produit aseptisé, d’une société qui protège un peu trop bien ? Ne ferais-je qu’inventer les problèmes qui m’occupent ? Mais suis-je capable de profiter de la vie quand les seuls reliefs que je lui donne sont ceux de contraintes intellectuelles et aménagées ?

Certes, dans ce contexte, ma volonté se teste elle-même, je deviens le seul maître de mon déclin ou de mon essor par l’affrontement de ces contraintes ou leur fuite. Mais quand bien même, quand bien même il s’agirait de la plus forte volonté qui ne subit plus de plein fouet la force des choses physiques, n’est-elle pas qu’un ersatz de la vie vraie, de la vie hors société qui par essence est survie ?
Je crois savoir vivre quand je n’ai jamais eu à survivre.
Je ne sais que jouer un rôle dans un contexte réglementé : je ne suis qu’un pantin sous l’emprise de codes qui entendent permettre l’interaction la moins conflictuelle possible avec les autres pantins qui veulent bien subir les mêmes codes. C’est l’autorité du plus grand nombre, contre celle des forces de la nature, individuelles ou qui nous dépassent (forces musculaires < forces terriennes). C’est ainsi que le Japon, malmené par elle souvent, produit probablement les fictions les plus viscérales, sa société étant parfaitement écartelée entre cette lutte contre la nature et un code d’autant plus rigoureux, duquel la nature de l’homme tente elle-même de s’extraire à tout prix, par le fantasme en dernier recourt. Ce fantasme qui mène une fois maîtrisé, développé, réfléchi, accessoirisé, manipulé, déformé, linéarisé plus ou moins, à la fiction.
Ainsi, les USA qui confrontent leur peuple à l’arme et à la mort imminente, savent le mieux jouer ce rôle, faire ce semblant que tout va bien ou qu’à l’inverse tout va mal. Pays d’acteurs qui ne savent même plus être en constance, car continuellement accaparés par la doctrine, cette somme de détournements qui va du capital (pouvoir par l’argent) à la consommation (pouvoir par l’objet, le « bien » personnel, la possession) en passant par la sécurité (pouvoir par l’arme, individuelle ou étatique).

Sur la carte du monde du vieux continent, il y a nous au milieu, entre les deux. Il y a cette vieille Europe qui se fatigue elle-même, pleine de ressources comme ailleurs mais toutes capitonnées derrière la règle, supposée représenter l’esprit au sens d’une critique qui, disaient-ils, devrait être permanente et afférente à tout, car ainsi l’individu serait autonome.
Malheureusement, suivant la règle, je ne suis pas autonome mais seul, car au milieu de ce nous il y a moi, et je n’ai rien fait, rien vu, rien expérimenté, enfermé dans mon espace tranquillisé et dans mes peurs, de la douleur, du manque et de la mort.
C’est ainsi depuis qu’on m’a assommé avec la règle, à l’école maternelle puis au début de l’école primaire ; depuis qu’on m’a inculqué la peur et l’empathie pour que je ne gêne pas mon prochain qui est tout autant que je suis, qui vaut tout autant que moi. Mais est-ce vrai ? Cette utopie a-t-elle un sens, se déploie-t-elle à bon escient quand elle adapte la structure (sociétale autant que matérielle) aux handicapés qui ont raison de se détester eux-mêmes puisqu’ils ne pourront jamais courir vraiment, voir ou entendre autant, quand elle éduque les *arriérés dont la particularité est justement de ne pas comprendre, quand elle nivelle les compétences physiques pour qu’elles ne s’expriment plus que dans les compétitions sportives… Cette société est un leurre, qui permet à ceux ne respectant pas la règle de sortir du lot. Ce sont ainsi ceux qui veulent le plus l’imposer qui la respectent le moins, cette règle étant inéluctablement détournée comme potentialité d’un pouvoir.

La démocratie aux mains de dirigeants qui aspirent au pouvoir est un leurre, la justice qui ne juge que ceux qui se font prendre en est un autre. Notre équivalence, tandis que vous êtes moins que moi et que je suis moins que certains, n’est qu’un leurre. C’est la vérité la plus odieuse de cette utopie, celle qui fait croire que chacun est à la portée de tous, que n’importe qui peut dépasser chacun. Cette utopie efface le vrai, le naturel humain, le concret de ce que je suis, méthodiquement, et mènera à niveler génétiquement, lorsque l’intelligence et la science, reines du pouvoir, en donneront le moyen. Le pire étant peut-être la peur qu’entraîne cette utopie d’une justice et d’une sécurité car, n’étant rien, ou du moins pas assez pour les assumer, je dois bien m’en remettre à ceux qui prennent ou à qui l’on donne (nouvelle fiction, collective), le pouvoir. C’est cette peur qui fait macérer les peuples « avancés » dans leur angoisse, et les peuples « en retard » dans leur misère. Nous sommes coupables de répandre le chaos alentour parce que nous sommes incapables (mais aussi trop feignants, puisque après tout « nous allons bien ») de concevoir une utopie généralisée, une égalité à l’échelle mondiale, qui serait la fin du confort de certains, peut-être du mien.

Sans l’avoir voulu, sans l’avoir mérité non plus, c’est bien dans ce confort aveugle et dégoûtant que je me débats. Je me noie dans les sueurs gelées d’une nuit d’inconscience qui ne sait plus tracer les contours du mal, de son mal, d’elle en tant que mal ; obnubilée par un bien idéalisé dans un manichéisme allégorique, et qui espère pouvoir se contenter de boucs émissaires. Car le mal, c’est moi et c’est insupportable. Je suis le mal avec vous, tant que je ne m’extrais pas de vous, que je ne me désolidarise pas du jeu de pouvoir. Pouvoir dans lequel de toute façon, le moi individuel ne maîtrise finalement rien.
Ou peut-être quelque chose, si, une infime hypothèse de parcours, bien jalonné entre les codes instaurés par d’autres, mais qui ne veut plus s’y conformer. C’est ainsi que j’avance, pour le moment, dans une trajectoire préétablie, à pas lestés sur la frontière éclairée entre la peur et l’impuissance, dégoûté par cette peur sous moi (qui émane d’en moi) autant que par cette puissance au-dessus de moi (qui émane de la masse et détenue par ses maîtres). Il doit y avoir, entre la mort et l’anarchie, un état, une place de moi par moi, qui ne s’individualiserait pas trop tout en s’autonomisant, y compris de la règle, au moins des masses.

Si je suis intelligent, je dois pouvoir vivre par moi-même, non pas pour moi mais en tant que moi, en vis-à-vis parfaitement assumé de l’autre, qui peut dès lors être librement avec ou contre moi, l’un puis l’autre, en amour comme en guerre. Ce ne sera que quand l’autre pourra me haïr vraiment ou m’aimer pleinement, qu’il sera autant que moi et bien capable de me le prouver.

Penser sa place par rapport à l’autre

SOS Venezuela par Lorena David

Crédit photo : SOS Venezuela, par Lorena David, sous C.C. BY-ND 2.0

J’ai compris quelque chose, à travers les expériences de Magnolia, et dans le paradoxe avec mes aspirations : nous voulons être unis et être seuls, et être trop ou tout le temps l’un ou l’autre n’est ni bon ni la solution.

Il existe déjà un entre-deux qui pourrait être satisfaisant : avoir un chez-soi – c’est important un chez-soi… – et se réunir dans le cadre de n’importe quelle activité. Associations, sports, revendications, emploi même. L’aspect social de toute activité ne doit pas être négligé. Il devrait être souhaité, mais pour s’ouvrir à l’autre, encore faut-il être en forme, et non pas fatigué voire épuisé. Le rythme capitaliste du toujours plus nous épuise et de fait, nous referme sur nous-même, nous enferme. C’est passer, pousser, à côté de ce qu’il y a de plus pertinent dans la vie : l’interaction humaine, la construction à plusieurs et pour chacun des membres, également. C’est en ce sens que j’envisage le partage du travail comme une solution.

Quant à ce qui fait que notre chez-soi devient une propriété qu’il faut garder, murer, il me semble que cela vient de l’inégalité qui règne entre et vis-à-vis de chacun. Le caractère est à considérer : la curiosité et l’irrespect sont des notions qu’il serait aberrant d’occulter, mais la source du conflit est d’abord le besoin. De quelqu’un qui manque et voit que l’autre possède. Ce peut être l’amour, l’interaction positive et fortifiante, et là rien n’y fait. Mais lorsqu’il s’agit de la faim et de la dignité, je comprends, et je voudrais, je veux aider, à casser le mur.

J’ai donc, aujourd’hui, un regard différent sur la coupe du monde. Ce qui la caractérise et qui est plus important que la lutte des équipes et des nations, c’est bien la réunion des supporteurs et des spectateurs. Quand bien même ils forment des clans, ces clans se côtoient la plupart du temps dans la paix, dans une paix relative, et au moins se côtoient. Ce qui compte, ce qui doit compter, c’est l’amour du football, c’est l’amour d’un sport, c’est l’amour pour une occasion de se rassembler, sur le terrain ou autour. À ce niveau-là, nous sommes tous égaux et avons tous raison.
Je n’ai jamais joué pour la gagne quand j’étais petit, et j’ai arrêté de jouer depuis, parce je n’étais pas en phase avec ceux qui s’impliquaient trop et à l’endroit de la victoire, au mauvais endroit. Je ne comprends pourquoi qu’aujourd’hui, en le formulant : le respect de son adversaire est la base, pas un bonus. Il est primordial de se satisfaire d’avoir essayé, d’avoir fait de son mieux, de s’être donné pour son équipe et à l’occasion de la rencontre. Si ce foot est devenu l’occasion d’exprimer une frustration et de se faire des ennemis, à l’entraînement quand j’étais gamin ou dans les stades à plusieurs centaines de millions d’euros au Brésil ou ailleurs, c’est une honte, c’est un drame. Nous devrions bouffer ensemble après. Et le vainqueur invite le perdant ! Putain.
Si je parle plus volontiers dans ces journaux d’été de football que du conflit israélo-palestinien, qui n’en finit plus de s’envenimer tandis que je publie mes réflexions, c’est d’abord parce que je ne sais à peu de choses près rien de ce dernier, mais au fond, la raison est plus simple et plus significative : il est trop pour moi. Ces événements sont trop loin de moi, en espace comme en pensée : que des gens s’agressent, se tuent, pour des croyances, pour de l’absurde, pour des mythes, c’est trop pour moi. Et si demain, tous les croyants pouvaient simplement s’éteindre, ou les croyances se dissiper naturellement, ce serait un immense soulagement.

Je sais qu’avec ces mots, je m’exprime de travers et m’insère en plein et aussitôt dans cette danse infâme. Reste que je me demande : le problème est-il dans le fait de croire, ou seulement dans les comportements qui y sont liés ? Nous ne sommes pas des robots rationnels, certes, mais nous ne devrions plus être des bêtes non plus.
Que ceux qui croient côtoient ceux qui doutent, et que ceux qui croient différemment se côtoient, devrait permettre de métisser les esprits et les cœurs et non justifier la guerre.

Il n’y a qu’en soi qu’il soit légitime de croire, et que pour défendre ses valeurs lorsque celles-ci sont oppressées, qu’il soit légitime de se battre. Et la foi n’a rien a faire là : elle est l’intime, elle devrait rester en soi, ne pas s’afficher dans le seul but de montrer son appartenance à un clan.

La foi, l’inexplicable qui fait penser et vis-à-vis duquel il est parfois nécessaire de se situer parce que le libre-arbitre implique le jugement par soi-même et en conscience, n’ont pas à atteindre l’autre, à le toucher, à le déplacer. La ferveur ne fait qu’attiser les braises du conflit, que répandre le feu. Elle permet à certains de s’enrichir ou de s’enorgueillir d’un auditoire, et pour ceci elle écrase les différences, les individualités, l’autre. Les cultures ne devraient s’afficher que lorsqu’il s’agit de les partager, sans en imposer jamais la découverte ou la pratique, et encore moins l’estime, à l’autre. La seule chose qu’il faut bien tolérer, c’est leur droit d’exister.

Faner à l’ombre des cultes

Shadow of the Grape Climber par Hamed Saber

Crédit photo : Shadow of the Grape Climber, par Hamed Saber, sous C.C. BY 2.0

Un jour, je prendrai position

Car si tout était simple, je…

Rien à écrire.

Rien à dire ?
Certainement.
Conversation avec moi-même encore ?
Trouve plutôt un sujet.

J’aime simplement le mouvement de mes doigts sur le clavier. Ils me dépassent. Agissent avant moi : mon cerveau (mes connexions neuronales ?) indique avant même que je (ne) comprenne et mes doigts agissent avant que je (ne) réagisse.
J’ai un problème avec les négations en ce moment. Leur sens m’échappe, elles me troublent.
Étrange.
La musique est toujours là. Elle se renouvelle éternellement. Il y a à écouter autant qu’il y a à lire : je pourrais passer ma vie à écouter et lire et ne découvrir qu’un fragment de la création humaine.
Et je veux ajouter à ça ?
Tout seul ? Avec mon clavier, mes dix doigts et mon absence de thème ?
J’aimerais écrire par plaisir et pour en procurer… je crois.
Non. J’aimerais faire mieux que ça. La part d’adulte en moi, la part rance, m’impose de faire mieux que ça : j’aspire à influencer le monde à partir de ma production. C’est choquant.
J’aimerais quoi qu’il en soit profiter d’une capacité : à écrire, à la fois mécanique (au sens de corporelle) et… disons mentale…

Au final, j’initie en ce mois de juillet le journal d’une écriture qui manque.
J’écris sans le faire.
J’écris… pour le faire ?
Pourquoi ne pas simplement le faire ? Pourquoi ne pas simplement écrire ? Trouver un sujet et « y aller », me « lancer ».
Il y a les prolongations de la finale de la coupe du monde en arrière-plan. Pas franchement intéressant. Alors j’ai coupé le son de la télévision, je l’ai remplacé par de la musique. Et me suis mis à écrire, enfin.
Ah. Un blessé. Ça saigne.
Ah. C’est plié. L’Allemagne marque.
Je regarde la fin.

Je reviens.
Content que l’Allemagne l’ait emporté. C’est absurde pourtant. J’y vois quelque chose de politique : la victoire de l’Europe sur les Amériques et sur l’Amérique du Sud, qu’on nous dit avancer, devenir ou être déjà meilleure, être l’avenir, en somme, et à notre détriment. Pourquoi serions-nous périmés parce que nous avons avancé plus tôt ou plus vite ? Nous ne sommes pas un aliment, nous sommes un corps vivant, qui se renouvelle comme l’art. Mais on nous assène, sans que je sache pourquoi, qu’on est fini. En fait si, je sais pourquoi : parce qu’on aime se flageller par ici chez les chrétiens : on tend l’autre joue. Plus certainement parce que ça donne du poids aux gourous qui disent analyser et voir la situation. Ces mêmes économistes de rien, qui ne produisent que dalle mais sont à l’origine de la situation par leur cynisme mercantile. Je le suis donc, fini, puisque je vis dans un vieux pays, voué lui-même à péricliter. Ces dires des Cassandre(s?) me mettent en colère. Même si je sais n’avoir pas la hargne (de celui qui manque et ne veut pas que ça dure), même si je sais l’essentiel de mes pairs endormi dans un confort ou absorbé dans une quête de pouvoir ou de richesse. Alors ce n’est « qu’un jeu », ce n’est que du sport… Il y a ces règles du jeu qui rétrécissent la réalité à quelque chose de mesurable, de quantifiable aisément, de plus ou moins réaliste… mais je suis satisfait de la victoire de mes voisins, à défaut de celle « des miens ». Car je suis français et je suis européen. Mais je sais et suis persuadé aussi que cette compétition n’a aucun sens. Agiter des nationalités, des « ce que je suis » face à d’autres « je suis ceci et non cela »… Ça ne fait que nuire, en sport comme en humanité. Il n’y a qu’en société que ça a du sens. Que lorsqu’on parle de libertés. Du mouvement général d’un corps de personnes regroupées volontairement autour d’une façon de vivre. En gagnant, d’une certaine manière ils disent : notre façon de vivre est meilleure que la vôtre, puisque nous excellons ici, et là. Regardez, c’est quantifié, quantifiable. Ça va du moral et du mental de chacun à la réussite des équipes, d’entrepreneurs ou de sportifs.

Je ne me convaincs pas. Comme tant d’autres choses, le succès de la trentaine de personnes d’une équipe nationale de foot ne signifie rien. C’est flagrant lorsqu’on regarde à une autre échelle, lorsqu’on prend un peu de recul. Ils ont été meilleurs dans les matchs qu’ils ont joué et face aux équipes qu’ils ont rencontrées, rien d’autre. Lorsque les matchs se rejoueront, les résultats seront tantôt différents, tantôt similaires : les joueurs vieillissants auront été remplacés, les conditions auront changé, et ça donnera quelque chose de vaguement différent. Mais des groupes au sein des populations accordent une importance parfaitement démesurée à ces victoires. Je vacille quand je vois les supporters pleurer, beugler ou prier. Ce culte, comme un autre, me fait frémir. Nous voilà des millions, dont j’ai fait ce soir partie, à regarder. Ça fait jouir les annonceurs qui pensent s’offrir une visibilité en or et qui continuent de matraquer leurs slogans et leur marques et leurs refrains et leur venin dans chaque interstice possible, ça fait jouir aussi les médias qui empochent dix fois plus que les joueurs qui empochent dix fois plus que les gens qui les regardent jouer, et payent parfois pour ça. Et nous, nous continuons de ne rien faire devant notre télé… ou de nous agiter dans les tribunes. Le monde tourne. Les gens s’occupent. Ça évite qu’ils s’entre-tuent, paraît-il. Au lieu de morts et de survivants, il y a des vainqueurs et des déçus. Je ne sais pas si je trouve ça bien ou triste. Qu’on en soit là, à s’oublier dans un jeu pour ne pas affronter sereinement les réalités. Ailleurs dans le monde, ils s’entre-tuent pendant que je suis vautré dans mon canapé. Avoir conscience de ça ne change rien. Et je ne peux pas les arrêter, ni les uns, ni les autres, pour leur demander de regarder et de constater. Ça tourne, donc, ça continue de tourner, et de s’envenimer. Nous sommes en paix militaire (et surtout pas idéologique) ici pour l’instant, jusqu’à la prochaine fois, parce qu’on se sera bien croisé les bras entre temps. Je ne fais qu’espérer ne pas être impliqué, et si je le suis, je devrai tuer avant de l’être, ou mourir pour ne pas tuer et pour ne pas subir plus longtemps l’humain et perpétuer davantage sa cruauté, sa stupidité, sa vanité, son animosité. Comment savoir a priori si je suis pacifiste ?

En voilà, des choses dites, mais je ne me convaincs toujours pas. J’hésite à prendre position. Tout ce que je dis là, je le dis avec précaution. Je me mouille en ayant peur de l’eau. J’ai peur.

C’est ça, la réalité : je n’écris pas, parce que j’ai peur. Je n’ose ni dire ni assumer. J’ose penser. Mais sans action, la réflexion ne sert à rien, elle non plus. Et tant que je ne serai pas capable d’enrober mes réflexions dans un divertissement susceptible de happer jusqu’à ceux qui pleurent pour du foot, elles pourriront dans et avec leur terreau.

Je ne sers donc à rien. Pour le moment, je ne sers à rien. Et comme mon pays, je vieillis. Si bien qu’à ce rythme, je ne me serai jamais enclenché. À ce rythme, je n’aurai pas eu ce déclic qui me mettrait en action et me pousserait à faire vraiment, à m’impliquer pour ce qui a de l’importance ou en prendrait, au moins à mes yeux. Pointer du doigt les guerres et les autres m’enferme dans un poncif déprimant, stérile et puéril. Je sais devoir trouver ma voie et la parcourir – vivre sa vie – grandir un jardin éblouissant à partir du terreau fumant. Mais je ne vois toujours rien qui soit à ma portée et significatif. Je suis cloîtré dans mon égocentrisme, isolé dans mon individualité et ne parviens pas à travailler, accentuer et déployer ma singularité.