Ver luisant mécanique

Riverside

Crédit photo : Riverside, par Basheer Tome, sous C.C. BY 2.0

Un spectateur à l’orée du mouvement

Le jour et la nuit et le mouvement réunis. Un jet, un trait, à travers le temps et l’espace, cadré, emporté, illuminé, très coloré. Un mouvement digne des fictions, d’une âme enflammée, projetée dans la brume sanglante et qui jouit. Rouge par ici, sombre sanctuaire par-là, les rails mènent au cœur, au fond plat, à l’opposé du gros photon sur la droite, explosé, irradié ; et si la lumière reste, la matière est dissipée. Tout ça fuse tandis que l’œil recroquevillé campe dans son coin, à l’abri de tant d’énergie, du mouvement transi attrapé du réflexe mécanique.

Tout ça, c’est encore occulter l’arbre fantomatique, cet arbre vert mais blanc. Spectateur à son tour, bien présent, qui attendait là sûrement le passage du véhément récurent. Ces longs vers de fer pressés, minutés, à la colère rythmée, qui vrombissent dans le sillon préparé. Tout ça dépasse de loin l’humain : il y a les impressions et les sens et quelque chose qui par-dessus les cumule dans cet espace graphique fantasmé et délivré, montré, démontré, partagé. Ce maelström de couleurs sous un ciel de plomb me fascine. Et dire qu’il y avait probablement des hommes dans la chose volatilisée. Ils seraient restés des inconnus quand bien même leurs silhouettes auraient apparu, mais en l’état, ils ne sont plus qu’une idée logique et dépassée. Et n’est-ce pas ce qu’on est, au fond, pour les arbres, le fer et le plomb ? De simples esprits passagers, presque fantasmés, nombreux dans la fourmilière elle aussi bientôt soufflée.

Encourager la prise de risque

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En abordant les esprits du dedans

Entrons dans l’espace, celui rêvé et conceptualisé d’un futur dévasté, lunaire, scientifique et magique. Celui numérique d’un studio de développement compétent et fort de ses succès vidéoludiques.
Revenons, près de quinze ans plus tard, sur ce qui restera le seul film de Square Studios. Ce rejeton atypique ayant coûté un bras, devenu vilain petit canard à cause du box office et qui a failli faire plonger la maison-mère Squaresoft, contrainte ensuite à la fusion avec Enix, son grand rival d’alors. Chimère de grandeur hollywoodienne, miroir aux alouettes d’un succès « plus noble » pour ce qui était sûrement la société de création de jeux-vidéos la plus respectée des années 90.

Il est important de remettre cet O.F.N.I dans son contexte. Une époque ou le jeu-vidéo s’émancipe des deux dimensions traditionnelles pour accéder à la troisième et ce faisant, à de nouveaux paradigmes de narration interactive.
Pionner de cette évolution à l’ère Playstation, le studio père des aventures Final Fantasy s’est laissé tenter par le grand saut. Celui qui consiste à quitter l’interactivité au profit d’une continuité sans impact du receveur qui devient simple spectateur. La grammaire des deux objets de divertissement n’a pas grand-chose à voir, et si des Metal Gear Solid et autres Uncharted cimentent en ce moment le pont qui les unit, l’expérience de l’un ne rime pas forcément avec la réussite de l’autre. N’est pas bon cinéaste ou game designer qui veut, et être l’un autant que l’autre tient visiblement plutôt du miracle que d’autre chose. En témoignent l’absence d’adaptations véritablement convaincantes ou de grands noms ayant officié avec succès dans les deux industries.

Pour tout dire, cela ne m’étonne pas : retirer à la vidéo son interactivité au prétexte d’y ajouter de la peau n’est pas un bon calcul en ce qui concerne l’implication du receveur. Quand en plus, cette peau redevient synthétique, l’équation pourrait paraître absurde si elle n’apportait pas son lot de libertés. C’est bien parce qu’on est à la manœuvre, que la progression de quelques pixels sur une trame, quelle qu’en soit la complexité, nous intéresse. Au-delà de quelques minutes de non-intervention de l’auditoire, le créateur a tout intérêt à déployer des trésors d’inventivité pour ne pas désintéresser. On retombe alors dans le champ de la narration monologuée où la qualité de l’écriture est fondamentale, et on touche aux problématiques de ce Final Fantasy les Créatures de l’Esprit. Celles-ci se traduisent, n’y allons pas par quatre chemins, par une lourdeur permanente.

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Hironobu Sakaguchi, dont c’est le premier long métrage, ne parvient pas à faire oublier qu’il est pour l’occasion amputé. On sent le « jeune » réalisateur dans le besoin de s’appuyer sur des schémas cinématographiques éprouvés et qui reproduit des scènes déjà vues. Ce qui peut passer ailleurs pour de la citation cinéphile provoque ici un sentiment mitigé. Une sorte de lassitude instantanée complétée d’une impression d’incohérence. Comme si les événements avaient été déposés là sans respecter la nature du récit, en mettant de côté la quête indispensable de son déroulement optimal.

Les phases d’action du film, censées être impressionnantes, deviennent surtout envahissantes à cause de leur manque d’originalité. Prises trop au sérieux pour ce qu’elles sont ou montrent, elles ne dégagent aucune euphorie et, parce qu’elles n’apportent souvent rien à l’intrigue, démontrent et aggravent un vrai problème de rythme.

À l’inverse, les scènes plus intimistes, se focalisant sur l’esprit ou le sentiment, bercent le spectateur de leur tendresse insoupçonnable étant donné le matériau informatique. Les jeux de lumière, l’apesanteur que retransmettent à merveille les caméras virtuelles et les personnages presque atones, livrent un spectacle troublant. Dans leur retenue, ils prennent une certaine stature : premiers et déjà derniers d’un genre, ils restent distingués et calmes, ils accèdent à une certaine humanité romanesque. La magie visuelle des effets permanents fusionne avec la sorcellerie de l’amour et les circonvolutions métaphysiques pour donner quelques scènes enlevées et à ce jour inégalées sur le chantier de la 3D réaliste et fantastique.

On peut aisément établir le paradoxe malheureux de ce film à l’aspect avant-gardiste engoncé dans ses tournures scénaristiques datées. L’ambivalence entre la forme et le fond de cette production est nette et peut rapidement laisser n’importe quel spectateur sur sa faim.

Quand on regarde le parcours du grand monsieur tirant les ficelles de ce Spirits Within à l’époque, on se dit que malgré ses réussites et ses atouts, il n’était peut-être pas la bonne personne pour réaliser ce projet. S’il en est l’initiateur, il n’en reste pas moins « un vieux de la vieille », apparemment un peu dépassé par les infinies possibilités du support qu’il avait alors entre les mains. C’est d’ailleurs l’excès inverse qui caractérise Advent Children, le successeur en quelque sorte, aux caméras un peu trop virevoltantes et à l’action frénétique et décomplexée. Spirits Within reste donc un premier essai très ambitieux, loin d’être complètement raté, que son auteur aurait dû pouvoir réitérer pour le transformer.

Car le bonhomme a tout de même su apporter à cette « super production » sa patte philosophique et ces thèmes mystiques inhérents aux jeux de la saga qu’il a partiellement façonnée. L’on lui doit sûrement la profondeur de certains aspects finalement secondaires du métrage. Malheureusement, ces bribes naissantes d’intérêt sont vite compensées par la bêtise de l’antagoniste, méchant de pacotille aux actes fous à peine expliqués, qui deviennent carrément aberrants, à l’image de ce final suicidaire. Écrire un personnage supposément important et justifier les enjeux du récit par le fait qu’il n’a pas toute sa tête est tout de même un peu juste.

Nous nous contenterons donc de ce que dévoile ce Final Fantasy depuis sa magnifique scène d’ouverture et peu à peu. Ce charme lancinant et une esthétique superbe qu’il faut bien distinguer de la partie technique, impossible à occulter mais pas toujours pour les bonnes raisons.

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Cette dernière a, pour tout dire, majoritairement mal vieilli. Le photoréalisme du début du siècle n’ayant plus rien à voir avec celui d’Avatar, qui lui-même fera synthétique d’ici quelques années. Pour autant, dans Final Fantasy comme dans Avatar, certaines réussites sont pérennes. Elles sont à chercher du côté d’un équilibre trouvé entre perfectionnisme et homogénéité. Pensez au premier long métrage Disney. Sa fabrique, la douceur de son animation, le niveau de finition font que bientôt un siècle plus tard, il reste à la fois agréable visuellement et « évident ». Celui qui nous intéresse aujourd’hui ne remplit que très partiellement ces critères, le jeu d’acteur étant sa principale faiblesse.

La technique utilisée pour donner vie aux personnages consiste à enregistrer point par point le mouvement et les déplacements d’un acteur pour les retranscrire dans un espace informatique. Si la technologie s’est depuis affinée, elle ne permettait pas à l’époque de restituer les mouvements infimes qui caractérisent le visage et que notre esprit considère comme les plus importants (d’autant qu’on les perçoit et les analyse constamment dans la vie de tous les jours).

Si le mouvement global des personnages, notamment la façon dont ils se déplacent, leur permet de gagner en crédibilité, la raideur et la froideur de leurs fasciés, cette sorte de gel de leurs muscles, empêchent tout transfert. Le problème, c’est que la mise en scène nous pousse régulièrement à contempler ces défauts. On n’est alors déjà plus dans le domaine de la limitation technologique mais bien dans celui de l’erreur humaine. La réalisation s’avère peu judicieuse alors qu’elle était le meilleur moyen de contourner le malaise. C’est d’autant plus dommage que les textes sont, contrairement aux scènes d’action, bien écrits et que les acteurs qui prêtent leur voix s’en sortent honorablement, même dans la langue de Shakespeare.

Je m’explique difficilement cette arrogance de Sakaguchi et des siens qui semblaient vouloir à tout prix montrer leur savoir-faire, certes présent et certainement assez en avance sur leur temps, quitte à saborder la raison d’être de leur histoire et de toute histoire, à savoir cette opportunité de vivre et de ressentir des choses par procuration. Comment s’identifier à des pantins de synthèse quand on nous montre avec orgueil toute l’ampleur de leur désincarnation ?

Balafré par des scénaristes à la fois trop gourmands et trop timides ainsi qu’une fierté mal placée, the Spirits Within n’en reste pas moins le seul film en images de synthèse à s’être attelé au conte pour adulte à l’aspect réaliste. Le seul à tenter d’insuffler cette aura japonaise typique des Miyazaki et autres Oshii à un média inexplicablement sous exploité. Combien de films aux tournures matures peut-on en effet compter dans le très ancien milieu du dessin animé ? Il n’y a bien qu’au pays du soleil levant, qu’il ne rime pas avec enfant. Ce Final Fantasy a enfin pour lui quelque subtilité aux antipodes de l’uniformisation des descendants de Disney, qui déjà avait fini par se répéter. Je préfère donc, et de loin, cet O.F.N.I bancal et orgueilleux aux productions mimétiques et cycliques de Pixar, de Dreamworks et de leurs clones.

Les nuits fantastiques d’un été presque glauque

Common Ground, par Bruno Cordioli

Crédit photo : Common Ground ; Biennale 2012, par Bruno Cordioli et David Chipperfield, sous C.C. CC BY 2.0

Dérive stellaire dans l’image

Dépasser les apparences, outrepasser ces murs, se divertir dans un espace presque sans forme, animé d’énergies figées, constellé. Il pourrait bien y avoir deux corps devant les étoiles et qui les cachent. Ou bien ce ne sont que des murs, et que des lampes.

Ou bien c’est un futur, un autre monde, halluciné, une science-fiction cinématographique éparpillée, perdue devant l’objectif d’un fantôme catapulté là. Là dans l’imaginaire de l’image, entre les pulsions de celui qui regarde, de celui aussi qu’a composé, agencé. C’est formel et informel, c’est électrique, électronique, je veux de la musique électronique pour accompagner. Changement de disque, et pourtant toujours le même, toujours les mêmes pistes, les mêmes notes, les mêmes mots, les mêmes réflexions d’un moi perdu lui aussi parmi tant d’autres beaucoup plus nombreux que ces quelques lumières… même si rien ne dit qu’il n’y a que celles-là. Là, devant mes yeux noyés dans le flux numérique, d’un web constant, d’images permanentes. Et les rétines absorbent, elles tentent de transmettre ce message pourtant impossible à interpréter.
Car ces lumières ne sont rien. Rien d’autre que des lumières sur un putain de mur et en même temps, elles donnent l’occasion de tout autre chose, d’un voyage tandis qu’on s’arrête sur l’image. Comme la cage en verre à l’arrêt d’un bus, et celui-ci naviguerait entre les chambres froides, obscures et parsemées de guirlandes électriques. Rêve de moutons, de lumières fixes, blanches, non-organiques. Un ciel nocturne recomposé, déposé à notre échelle, pour notre espace corporel, autour de lui, dans lequel plonger sans se sentir freiné par les mille obstacles du monde.

Alors voici, qu’une photographie cadrée débordée, ni droite, ni foncièrement belle, s’impose à moi. Elle s’expose et, une fois de plus, j’aimerais entrer dedans, dans cette pièce. D’ailleurs, l’entrée est par là… allons-y, voguons, sublimons, manipulons les impressions les sens les objectivités. Avec ou sans subtilité, venez vous aussi mais laissez-moi seul, tranquille, dans cette chambre informe, paralysée dans les sueurs d’un été comme un autre, comme tous ceux qui par moi ont précédé, presque glauques.

Ces étés glauques, ces chambres noires, ces nuits chaudes et celles froides ; l’électricité partout tout le temps et des messages subliminaux dans les paysages latents qu’attendent, qui nous attendent…

Il faut y plonger, s’y révéler, voyager, s’y laisser transporter, emporter. Et les deux traits, les deux étages… je ne suis certes pas le seul être bancal.

Le blond dans le gris

Talk Talk - George Maple © Future Classic

Cinémascope noir sur blanc en travelling avant.
Ça marche doucement, d’un pas décidé dans l’espace ample.
Un peu de vaste autour du frêle, un peu de douceur froide dans le ciel.

Un fond sonore qui se développe. Et s’accélère. Changement. Devant. Puis de lui à elle. Du curé à la belle.
Ce blond, cette gueule… Il est moins beau qu’elle est belle, mais…

Après le champ, la forêt. Arbres feutrés. Ce gris me touche. Davantage que la peau d’ange, encore que le stroboscope du diable sur elle, ou en elle, ou en lui, m’apparaît.
Il mute, il chute, c’est un slip, un énorme, un gros slip blanc sur un corps qu’il aurait fallu nu.

Après la forêt, la mer, et lui, à l’arrêt.
Les oiseaux passent, traversent dans les aigus en écho d’une fin proche.
C’est fluide et beau, si bien que c’est bon.

Après la forêt, la mer, et lui qui continue d’avancer, mais bientôt, la musique s’éteint et l’image avec.
Soumise à elle dans le clip ; elle aura trouvé sa voie, ses moyens, en parallèle.
Quelle que soit la beauté, c’est de lui, dur, seul, froid, dont on se souvient.
Libéré ou suicidé. Libéré et suicidé. Ou simplement changé.

Briser le mur de l’isolement

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Arrietty, le petit monde des chapardeurs

Séquence d’ouverture citadine, éphémère, aérienne. Une dame au volant, son neveu près d’elle, traversent une ville lumineuse pour s’enfoncer dans une région banlieusarde, plus verdoyante et confinée. Une fois arrivé, il ne faudra que quelques instants à l’enfant pour apercevoir la magie, pour pénétrer un royaume insoupçonné et nous y emmener. Jardin particulier transfiguré en vaste terre hostile où cohabitent faune et flore, insectes et prédateurs, et cette famille de chapardeurs, dont la fille sera l’âme et l’esprit de ce nouveau Ghibli.

Une simple maison, ses soubassements et quelques mètres carrés de jardin, voilà qui suffira à m’émerveiller pendant 90 minutes. Un tour de force que seuls des animateurs singuliers, aussi curieux qu’inspirés, peuvent accomplir. Ceux-là qui transforment chaque décor en illustration incroyable de finesse et d’harmonie, et qui irriguent une vivacité naturelle dans des corps crayonnés. À travers ces dessins qui n’en sont plus se jouent non pas des drames, mais des rencontres et l’aube de destins, des événements à l’importance toute relative, mais qui marqueront au cœur les deux jeunes personnages, et par extension, le spectateur.

Pour ce faire, le triste Sho est notre intermédiaire, tandis qu’Arrietty, ouvre grand la porte de l’imaginaire. Grâce à la pureté de cette dernière, on y accède avec sérénité et avec une naïveté retrouvée. Alors que les petits êtres cachés devaient le rester, elle choisira d’aller contre le silence et l’anonymat jusqu’à ce qu’ensemble, nous abattions ce mur de l’isolement. C’est-à-dire qu’à sortir de sa zone de confort, on tombe effectivement sur des caricatures (à la fois représentatives de notre humanité et utiles au scénario…), mais on se rencontre aussi soi-même et parfois, on rencontre de belles personnes.

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Souvent, les précédentes œuvres du studio nous faisaient partir à l’aventure dans des contrées imaginaires ou lointaines. Cette fois, c’est l’aventure qui vient à nous et modifie notre perception des choses : on redécouvre, dans le regard de ces personnages hauts de quelques centimètres, les endroits anodins d’une vie « traditionnelle » et par le biais des échelles, c’est notre espace, notre quotidien, qui se transforme en lieux exotiques et mystérieux, sombres ou chaleureux. On se rend compte alors, que l’aventure est en nous. Nous sommes effectivement devant un dessin-animé, en ceci qu’il s’adresse à notre âme d’enfant tout en la révélant.

Mais l’espace et le temps sont des notions difficiles à manipuler, y compris dans le cadre d’un film, certes ciselé, mais encore taillé pour l’industrie et la distribution, et la réalisation d’ Hiromasa Yonebayashi hésite un peu à la manœuvre. En s’attardant tantôt, en trichant ailleurs, il subtilise, bon gré mal gré, le spectateur. Celui-ci, porté en plus du reste par une musique tranquille et enlevée (qui parfois m’a manquée), devrait s’en accommoder, d’autant que le très bon travail sur le(s) son(s) favorise grandement l’immersion.

C’est ainsi que j’ai plongé fugacement dans un long métrage qui s’est révélé atypique, cherchant son équilibre entre la mélancolie de Sho et l’entrain d’Arrietty, et dont je suis ressorti à la fois paisible et un peu différent. Une goutte d’ailleurs dans l’océan du quotidien, qui pourrait bien l’altérer… en donnant envie de regarder les choses de façon moins nombriliste, moins humaine, et en nous poussant à considérer davantage notre impact sur la nature en général. Cette lettre d’amour forgée par l’énergie collective de collaborateurs émérites (Miyazaki chapeautant, sûrement un peu en retrait) nous remet à notre place avec un doigté que je ne peux que féliciter. L’on se sent à la fois très grands, et très petits, dans ce petit monde de chapardeurs.

S’essayer à cartographier les nuages

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Cloud Atlas

Rien que ce titre, en français : la cartographie des nuages, fait rêver autant que penser. Cette cartographie de l’insaisissable donne à réfléchir : peut-on capter et comprendre, c’est-à-dire fixer (dans notre esprit et à travers nos capacités de compréhension), quelque chose qui par essence se meut et se développe et mute perpétuellement ? /Et par extension, peut-on entendre (quelque chose à) ce film qui essaye de dire ces nuages ?

Exister

Ces nuages apparaissent comme une métaphore de la vie : non pas seulement d’une vie (qui serait un seul nuage), mais de l’existence, autrement dit, de l’ensemble des vies. Celles-ci s’enclenchent, s’orientent et s’interrompent les unes en fonction des autres et forment un canevas global que nous restons incapable de voir : nous ne savons, au mieux, que quelques répercussions et nous contentons de lire sur quelques plans. Pourtant, ce canevas, qu’on appelle parfois destin, que certains personnifient dans un dieu, nous le suspectons, nous le ressentons. Il s’appréhende d’instinct. La somme qu’il représente, et qui prend racine dans le tout début des événements – à la croisée de la matière et du temps – devient absurde tant elle est imposante et parce qu’elle croit de façon exponentielle. Cette somme d’interactions et d’événements maille l’existence en un tissu qu’on pourrait imaginer riche d’une infinité de motifs et de couleurs, que nous ne pouvons observer depuis notre point de vue d’individu éphémère. Si nous étions sans fin, nous resterions un seul et n’aurions encore qu’une perception tronquée de la chose. Il faudrait être tout et tout le temps pour saisir ce tissu changeant. Il faudrait être sans limites.

David Mitchel, l’auteur du roman, ainsi que le duo Wachowski et Tom Tyker, auteurs de l’adaptation cinématographique, s’ils ne sont pas d’ordre divin, tentent de dépasser ces limites et de donner à voir une peinture d’ensemble, mêlée d’histoire et d’universel. À cette fin, ils exploitent la force de la narration, qui permet à chacun d’entre nous, par le biais de personnages, de voir et d’interpréter avec le point de vue d’un autre.

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Lutter

« Il n’y a qu’une seule règle qui nous unit tous, un seul et unique principe qui définit toute relation ici-bas : les faibles sont pitance, et les forts s’emplissent la panse [The weak are meat and the strong do eat]. » (02h14)

Ce qui est, serait immuable, et chacun devrait rester à sa place, quelles que soient les injustices. C’est, du moins, la position de ceux qui profitent de cet état des choses, ou de ceux qui n’en pâtissent pas trop, s’en contentent ou s’en accommodent. Ceux-là ne sont pas les seuls, et d’autres souffrent, ou comprennent et ressentent que d’autres souffrent s’ils ne souffrent pas eux-mêmes, ou perçoivent simplement que « le monde ne tourne pas rond ». Ces autres, qu’ils soient oppressés ou fassent preuve d’empathie, tendent à s’opposer aux premiers.

C’est une dualité qui semble mouvoir les uns et les autres depuis l’aube de l’humanité. Elle peut apparaître comme le combat de la connaissance contre l’obscurantisme – trame qu’exploite le magnifique Agora, porté par la non moins belle Rachel Weisz – mais ne se résume à mon avis pas à une question de savoir ou de culture : il est aussi question de tempérament et de curiosité. C’est l’opposition entre ceux qui croient et ceux qui veulent savoir, entre ceux qui sont et restent, et ceux qui veulent devenir. C’est la lutte entre l’immobilisme voire le passéisme, et l’idée du progrès, l’espoir d’une liberté, peut-être même d’une égalité.

Cette lute fait ressortir quelque chose de l’ordre de l’insurmontable, qui est le nœud des tragédies et qui provoque les sentiments de révolte ou de soumission :

« – Nous repartons à l’Est, aider les abolitionnistes.
– Comment ? Ce poison vous a pourri le cerveau !
– Je vous le recommande chaudement. Je me sens revivre.
– Tilda, je t’interdis de suivre cet aliéné !
– Je vous ai craint toute ma vie, père. Je pars avec mon mari.
[Ils commencent à partir, le père les interpelle :]
– Adam. Ecoutez-moi… Dans l’intérêt de mon petit-fils, si ce n’est le vôtre : [sachez que] ce monde obéit à un ordre naturel, et ceux qui essayent d’y résister n’arrivent jamais à leurs fins. Ce mouvement [des abolitionnistes] ne survivra pas. Si vous les rejoignez, vous et votre famille serez ostracisés. Au mieux, vous serez des parias, la cible d’humiliations. Au pire, vous serez lynchés ou crucifiés. Et pour quoi ? Pour quoi ? Peu importe ce que vous ferez ! ce ne sera jamais qu’une goutte dans un océan sans bords !
– Qu’est-ce qu’un océan, sinon une multitude de gouttes ?  » (2h39)

C’est la fable de l’oiseau qui tente d’éteindre à lui seul, parce qu’abandonné des autres animaux, le feu qui ravage la forêt, et qui répond, quand un autre lui dit de fuir, que lui fait sa part du travail. Sous entendu : si chacun participait, n’avait pas peur ou fuyait, par lâcheté ou par facilité, nous pourrions arrêter, contenir, éteindre ce feu.

Mais puisque nous sommes différents et voyons les choses de façon différente, il est idéaliste de croire que nous pourrions tous avancer et dans le même sens. C’est pourquoi, malgré la prise de recul et les doutes, indispensables, il faut aussi avoir la foi et se battre.

« – Ce navire… Ce navire doit être détruit.
– Oui.
– Les systèmes qui le(s) conçoivent doivent être anéantis.
– Oui.
– Peu importe que tu sois né dans une cuve ou dans un utérus, nous sommes tous de(s) sang-pur(s).
– Oui.
– Nous devons tous nous battre, et si nécessaire mourir, pour apprendre la vérité aux gens. » (02h22)

Ce type de rapport à l’autre n’est pas le seul qui soulève l’émotion.

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Aimer

« Les croyances, [comme] la peur ou l’amour doivent être appréhendées comme la [théorie de la] relativité et les principes d’incertitude… phénomènes qui déterminent le cours de notre vie.
Hier, ma vie prenait une direction. Aujourd’hui, elle en prend une autre.
Hier, je croyais que je n’aurais jamais pu faire ce que j’ai fait aujourd’hui.
Ces forces qui redéfinissent le temps et l’espace (et) peuvent altérer qui nous croyons être, émergent bien avant notre naissance et nous survivent après notre mort.
Nos vies et nos choix, telles des trajectoires quantiques, sont comprises (réinterprétées ?) d’instant en instant. Et chaque intersection, chaque rencontre, ouvre la porte à de nouvelles directions.

Postulat :
Je suis tombé amoureux de Luisa Rey.
Est-ce possible ?
Je viens de la rencontrer, et pourtant… il me semble que quelque chose d’important m’est arrivé. » (01h24)

La notion de parcours se mêle à celle du collectif. Autant nous sommes dépendants des autres, qu’on le veuille ou non, autant notre attitude et chacun de nos actes ont une influence, qui peut être positive, à la fois sur le monde et sur l’autre. Cloud Atlas parle, en plus du reste, de réciprocité. D’un point de vue humain, sentimental, celle-ci se concrétise dans la notion d’amour. Cet Amour fait un autre écho aux impressions de l’instinct dont il était question plus haut (sur ce tout qui nous unit, sur le destin) : nous serions liés à autrui au-delà de nous-mêmes voire au-delà de notre temporalité (de notre vie), nous ne serions entier qu’avec cet autre, qu’on appelle parfois âme-sœur, et le maillage des vies et des parcours deviendrait explicite, au moins dans ce rapport spécifique à l’autre.

« – Le rapport dit que le commandant Chang est mort pendant l’assaut.
– C’est exact.
– Diriez-vous que vous l’aimiez ?
– Oui, je l’aime.
– Voulez-vous dire que vous êtes toujours amoureuse de lui ?
– Je veux dire que je le serai toujours.

Notre vie ne nous appartient pas / n’est pas (que) la nôtre. De la matrice / Du sein / du creux du ventre à la tombe, nous sommes liés [plus fort que ça : attachés…] aux autres. Passé et présent. Et par chaque crime et chaque acte de bonté / acte bon, nous donnons naissance à notre avenir.

– Dans votre révélation, vous évoquez les répercussions des parcours individuels à travers l’éternité / de vie en vie pour l’éternité. Est-ce que cela signifie que vous croyez à la vie après la mort ? Au paradis, ou à l’enfer ?
– Je crois, que la mort n’est qu’une porte. Quand elle se ferme, une autre s’ouvre. Si j’essayais – si j’en avais envie – d’imaginer le paradis, je verrais une porte qui s’ouvre, et derrière elle, je le trouverais, il m’attendrait derrière.

– Si je peux me permettre un dernière question… Vous deviez savoir que cette révolte échouerait…
– Oui.
– Alors pourquoi l’avoir acceptée / y avoir participé ?
– C’est ce que le général Apis m’avait demandé / attendait de moi.
– Quoi ? D’être exécutée ?
– Si j’étais restée invisible, la vérité serait restée cachée. Je ne pouvais pas le permettre.
– Et si personne ne croit en cette « vérité » ?
– Quelqu’un y croit déjà. » (02h33)

Si je me méfie de cette notion, romanesque et bien étroite – mais peut-être vraie tout de même ? – de l’interaction sentimentale, je me méfie davantage de la notion de sacrifice, très chrétienne m’est avis. Elle suinte depuis les créateurs jusqu’au final de leur œuvre : deux des protagonistes se sacrifient et perdent la vie pour dire et montrer et faire savoir ce en quoi ils croient. L’un se suicide, non pour fuir dit-il, mais alors pourquoi ? L’autre se sacrifie en se donnant après un coup d’éclat à l’ennemi, qui décidera de l’abattre publiquement. Une forme d’avertissement, et de message là encore, à double tranchant puisqu’il fait aussi du dissident un martyre. Une autre référence aux chasses aux sorcières du passé, et aux têtes qui tombent encore aujourd’hui dans certaines régions du globe ; une autre référence à l’oppression et au combat qui doit être mené contre elle.

Cette œuvre dit (qu’il faut se battre) « par tous les moyens », mais la vie n’est-elle pas le bien le plus précieux ?

Le conflit est d’abord à l’intérieur et je crois qu’il appartient à chacun d’agir en âme et conscience : de privilégier tantôt l’individu et la survie, et à un autre moment le collectif et tout ce qui nous dépasse. De vivre ou de mourir selon ce quelque chose, que la narration et l’empathie aident donc à percevoir, capable de donner à n’importe quelle situation un au-delà et donc un espoir.

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S’accrocher

Cloud Atlas montre que chaque génération a, quel que soit l’état de la société dans laquelle elle évolue, un combat à mener. Mais Cloud Atlas tente de dire bien davantage, et s’attache pour ce faire à une idée romanesque, et à une autre, chrétienne. La première est celle de l’amour, d’une force qui lierait certains individus entre eux au-delà de leur individualité. La seconde est celle du sacrifice, et les deux sont liées, et reliées à la peinture globale.

Dommage qu’il soit à la fois trop gourmand et trop copieux, trop complexe enfin et qu’il tombe parfois dans la subtilité hollywoodienne, ce qui en a visiblement rebuté plus d’un dans mon entourage. Pour ma part, je me suis laissé happer. J’ai trouvé mon compte et de quoi lire à travers les phases et les moments du récit, de quoi réfléchir dans la quantité de thèmes abordés. Il y a bien synthèse au final. Elle est même évoquée dans les voix du récit : il s’agit des limites, des frontières, devant lesquelles on peut s’arrêter, ou qu’on peut choisir d’essayer de transgresser. La liberté se dessine en fonction d’elles et donc du contexte, et s’accepte ou s’octroie dans leur manipulation : il s’agit de faire l’expérience de ces frontières – des limites, de ses limites, y compris en tant que créateur de métrage ; ce que ne cessent de faire les Wachowski.

Sublimé par l’image et le montage, cet amalgame d’histoires a l’immense mérite d’essayer et de défendre un point de vue, et il me semble que c’est au spectateur de faire de son mieux pour s’accrocher, pour tenter de comprendre et de tirer quelque chose de toute cette affaire, de cette affaire humaine. Ma dernière lecture, à savoir le superbe ouvrage de Philip Pullamn, À la croisée des Mondes, partait de la même thématique – de ce même débat, ou de ce même constant de l’opposition entre les croyances et la liberté, du choix à mener constamment entre le libre-arbitre ou la foi – pour élaborer intrigue et univers, et je vous la recommande tout aussi chaudement.

Corps et graphies de nuit

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Un paysage sans le bruit du vent ou des êtres y vivant, les bruits d’une nature du jour dans le vide de l’espace, seraient inopportuns…
La musique et l’image, ensemble.

La nuit.
On glisse.
À reculons, on fuit.

Dans le flou – parce que la tête dans le cul d’abord.
Une ligne de conduite.
Une prise du recul.

Et les corps sur roulettes.
Les corps en métamorphose.
Perpétuelle.

Ils glissent,
elles viennent,
et la nuit reste.

J’ai l’impression d’une douceur, d’une chaleur.

Une danse tranquille… bienveillante… elles m’accueillent.

En danse je dérive, je rêve.
Hypnotisé.

Le tempo les battements de mon cœur des percussions.
Une pose un son, une chorégraphie, précieuse. Ou l’art de la vie.
L’art de séduire, nuptiale et minis shorts ; chaussettes et chemises aux épaules ou à la hanche, et des anneaux, de grands anneaux aux oreilles, qui jouissent au vent, et les cheveux, dans le vent dans les mains ; je suis bien ; bien dans la face du plan séquence.

La nuit appropriée, la sexualité recomposée. Devant derrière, seul à deux à trois, ensemble puis moins puis à nouveau et encore.
Elles reculent, mais la fuite continue : elles se rassemblent puis reviennent. Encore. Et je regarde et je profite. Et je regarde, j’observe, j’apprécie, j’écoute. Un corps en proportion, central, un corps allongé et fin, mais tellement formé, tellement qu’un troisième corps, au visage mystérieux. Brune, ou blonde. Est-ce qu’elle est brune, ou blonde ?

Tout ça pour lui, tout ça jusqu’à lui, qui chante. Le rêve… dans sa voiture près du cerf. Un fantasme – il est 11:14.
Et puis s’en vont.
Elles dansent, elles glissent – on a fui, on les suit.
Elles disparaissent ; c’est la vie.

Une âme fluide sur le bitume nocturne

Drop the Game, par Flume et Chet Faker

Luisant en reflets de lumières électriques

S’exprimer avec des mots, en musique, en sons, ou avec des traits ou de la peinture.
S’exprimer avec ce que l’on est, aussi, avec son corps et danser.
Déclencher d’un mouvement de main pour ne plus s’arrêter.

Tranquille, ailleurs, loin, un peu, presque rien, puis davantage.
Déhancher, démembré bien raccordé, glisser, transformer son aspect, être ça n’importe où, au milieu de la route, en travers de la voie, et rester, former, formuler, avec ses bras, ses jambes, son buste, ses hanches et ce qui les couvre.
La nuit brille sur le bitume, en reflets, transporté. Les passants passent.
Car cet instant ne va pas très loin.

Une pesanteur vrillée dans les sables

Weight of gold, par Forest Swords

Se laisser chuter…

Le rapport du corps à l’espace, le corps dans le paysage, un corps presque nu, un corps d’homme ou de femme presque, androgyne dit-on, un corps au-delà de ça, de ces considérations, le temps d’un clip, d’une expression, d’une danse, d’une musique, qui ne parle pas mais dit et tant.

Un chemin d’abord, vers l’horizon, une plage enfin et les remouds de l’eau qui va et vient jusqu’au seuil de la terre ferme en sable fin. Du sable ailleurs, presque partout, dans un désert froid à l’écran, et la peau de bête le confirme en quelque sorte.

Se laisser chuter, encore.

Des chaussures simples mais qui permettent la marche et donc la danse, un tee-shirt ample, comme déchiré mais en fait non, un short long et large, et les mouvements du squelette et de sa chair et de ses muscles dans tout ça, à la fois simples et personnels. Terriens beaucoup, mais fins, animés, cohérents bien qu’incertains, jusqu’à cette crise compulsive qui mène à un après. Un plan une friche de couleurs et le retour à la cité… pas franchement espéré… Ça passe dans le flot des notes et des images, qui ne brise pas le rêve grâce au ralenti encore et encore…

Se laisser chuter… et les genoux attaquent le sol et le bassin amortit l’impact tandis que le haut du corps suit et s’affaisse, pour ne pas s’enfoncer d’abord. Ces mouvements du corps dans l’air sur un sol pourtant concret, dans une pesanteur pourtant infaillible, ils disent la liberté, ils donnent à croire qu’on est là et partout ailleurs. L’art, lui, de l’image et du son, de la chorégraphie et des rythmes, nous évade. Emportés, les sens en mouvementés, on traverse un moment, un désert, les éléments.

Apparition sur la voie vers l’horizon, cheminement, disparition. Avant l’océan, la promenade du vent sur la terre ; de l’humain les mains sur la face, qui se cache et se montre, en contraste de sons.

Néant cerné

Untitled - Néant Cerné

Crédit photo : untitled, par Kevin H. Chung

En l’occurrence, c’est probablement la photographie qui donne toute sa saveur à ce qui nous apparaît à travers elle. Son contraste notamment, tel qu’un gouffre béant de noir ciselé apparaît en son cœur, tout juste animé de deux ou trois traits de lumière diffuse. La perspective fuyante vers la gauche, d’une découpe dans le mur en haut, d’un angle au pied du même mur en bas. Et la tonalité grise, qui oublie presque la lumière au profit de la texture, du motif et de l’esthétique. C’est une image froide encore, ponctuée seulement de cette illustration sur bouton carré. J’ai hésité puis je me suis décidé, c’est un cintre. Mais peu importe que la pièce derrière le passage soit un vestiaire puisque, dans l’univers de cette photographie, la pièce n’existe pas. La réalité y est, à mes yeux naïfs, submergée par tout ce que raconte l’image – et ce qu’elle ne raconte pas mais que je me dis quand même.

À nouveau, le béton qu’on trouve rigide et particulièrement froid, se révèle ici nuancé et constellé, de trous certes, de microscopiques reliefs aussi, mais de transitions enfin, entre les dalles. Sur la droite, ça fuit presque de ciment. Et s’il n’y avait pas ce relief de lumière en haut de l’ouverture centrale, je croirais volontiers que ces briques de béton sont bien plus épaisses qu’elles le sont. La réalité me dit peut-être cela, mais je continue de croire, y compris après l’avoir écrit, que ce mur est de l’ordre de l’incassable, de l’infranchissable, qu’il est solide comme des mètres de matière dense et lourde seuls peuvent le permettre.

Ce petit encart, cette signalisation à un mètre du sol environ, continue de me laisser perplexe. Je la trouve trop basse, à la fois trop explicite (parce qu’on est habitué à sa signification) et pas du tout assez. Dans l’absolu, ce pourrait être le lieu d’une exposition de cintres, ou cette information pourrait avoir été déposée là par erreur, car à travers la photographie, sincèrement, je ne peux rien envisager d’autre que le néant au-delà de l’ouverture. Du coup, je veux faire de ce cintre un bouton d’un genre d’ascenseur, qui ne ferait que monter. Ce ne serait pas un mécanisme qui nous déplacerait, mais l’espace lui-même qui s’emporterait et nous ferait accéder à un autre monde encore, un monde qui dépasse la transition photographique, qui transgresse le nôtre par le biais de cette image numérique et terne, un monde à la fois effrayant et reposant, un enfer sans flammes et sans diables à fourches et cornes : un enfer silencieux, labyrinthique et solitaire. Un enfer à l’image de notre monde, en réalité, qui propose ces endroits cernés de béton perforé et résume l’information et la communication à des pictogrammes douteux.

Mais à force de m’attarder sur l’image, j’en ai décelé la lumière. Elle apparaît par opposition, grâce à son ombre. Par-dessus le gris blanchi du mur, apparaissent délicatement ces ombres, en poutres et inversées par rapport aux lignes de fuites. Il y a les deux plus flagrantes : celle qui traverse le cadre par son centre et plonge dans l’ouverture par son coin gauche pour en ressortir par la droite, et celle qui l’accompagne plus bas. Il semblerait qu’une poutre verticale accompagne celles-ci, près du bord gauche et peut-être même qu’un toit vienne occulter le coin en haut à droite de l’image. Bizarrement, ce sont ces ombres qui me rappellent le mieux la lumière extérieure, que le béton engouffre par ailleurs dans sa solide teneur.

Le sol ne me dit rien. J’hésite entre la texture et le lisse, probablement compensée par l’artefact numérique et le contraste accentué… En symétrique de ce sol en revanche, je me noie dans ce qui n’est pas un plafond mais qui apparaît subrepticement comme tel lorsque je considère cette démarcation du béton et seulement elle. Ce qui je crois reste le mur se plie alors et s’affaisse pour former comme un nouveau plafond. Et mes yeux et mes sens, cumulés au cadre et à l’image, tout ça alors me trompe et m’interroge derechef. Qu’est-ce que je vois, au fond ? Qu’est-ce qu’on comprend, bordel ? Y a-t-il une vérité dans tout ça, est-ce que parce que l’endroit existe (puisqu’il a été photographié, si je m’attache à la logique), ces murs ont une existence incontestable qui peut se vérifier in situ, ou bien, transformée par l’image plate et son insuffisance et par mes sens et leur insuffisance, cette réalité n’est-elle plus qu’éphémère ?

Le fait est que je ne verrai jamais de mes yeux rapprochés et dans son espace matériel cette réalité. L’image m’est apparue, comme tant d’autres, sur le web, et je ne saurais en récupérer l’auteur ni le contexte. Mais quand bien même, je n’irais probablement pas (encore qu’un travail de réappropriation après ce genre de réflexion serait certainement intéressant). D’une certaine manière donc, et parce que je le veux bien, cet espace, ainsi représenté, et sa véracité, ne sont plus qu’en moi. Il n’y a rien, ni dans ces mots, ni dans l’image, et finalement pas dans l’espace non plus, de saisissable. Ce faux plafond n’est peut-être pas, ou il est peut-être. Ce vestiaire en est peut-être un, ou bien c’est l’enfer. L’enfer est peut-être cloisonné par l’ouverture, ou plus probablement rayonne-t-il dans ce matériel inorganique et répandu outre mesure. L’illusion, quoi qu’il en soit, ricoche à travers le regard puis l’impression jusqu’à m’interpeller. Et après-tout, c’est cette illusion, ce doute quant à la réalité et aux vérités, qui donne tout son sens, en ce qui me concerne, à cette vie. Je ne suis pas bovin qui paît, cloîtré à son plancher, je ne suis pas grégaire, je suis animal forgé par l’hésitation plutôt que la peur et je me plais à mettre un pied dans cet espace altéré en noir presque absolu sur le gris perforé et presque animé.