Entretien avec Hank Moody

Regardons dans le rétroviseur avec Hank ; David Duchovny © Showtime Networks Inc.
Regardons dans le rétroviseur avec Hank ; David Duchovny © Showtime Networks Inc.

– Salut Hank.

– Salut.

– Comment ça va ?

– Ça va.

– Entre la famille, l’alcool, le sexe, les drogues, les femmes et le boulot, tu es très occupé n’est-ce pas ?

– Oui, c’est la merde, mais j’ai l’habitude…

– Ok, merci de nous accorder de ton précieux temps dans ce cas.

– Pas de problème, en fait, entre deux épisodes, je suis assez libre… Amusons-nous.

– Ok. Hier en rentrant chez moi, j’ai remarqué des détails nouveaux dans le voisinage. L’usure d’une clôture, un arbre plus imposant que je ne l’aurais dit… Pourtant, je passe devant tous les jours. Ce genre de trucs t’arrive ?

– hmm… Je prends pas beaucoup le temps de me poser pour observer. Je cours après Karen et je fuis la justice, essentiellement (rire). Toutes ces rencontres qui me tombent dessus occupent ce qui devrait être des temps morts.

– Est-ce lié au fait que tu sois un personnage de série ?

– Putain, oui. Ces scénaristes me laissent pas le temps de souffler.

– Et ça ne te pose pas de problème, à l’écriture ?

– Je vois ce que tu veux dire. C’est vrai que les détails du quotidien ont un rôle à jouer. Du coup, je me focalise sur l’action, les aventures. Je crée mes propres fictions à partir de mes péripéties… Pour les détails, je me saoule et ça me donne accès à ma mémoire profonde, je crois.

– Tu as toujours beaucoup bu ?

– Je bois régulièrement, et pour produire, presque nécessairement… oui. Je ne suis pas un modèle, sur ce point comme sur les autres.

Hank Moody réfléchit… ; David Duchovny © Showtime Networks Inc.
Hank Moody réfléchit… ; David Duchovny © Showtime Networks Inc.

– Mais tu n’es plus dépendant, n’est-ce pas ?

– J’ai mis un long moment à me remettre de la mort de Carrie. Je me sentais responsable. Elle était folle, c’est clair, mais sans mon étincelle, elle n’aurait pas pris feu… Enfin, c’était écrit… Atticus et Faith m’ont nettement aidé.

– Ce sont des personnages éphémères très importants…

– Oui, avec eux, la série aurait pu prendre une nouvelle direction, une belle direction. Mais les producteurs n’ont pas eu les couilles de nous donner les moyens de le faire, ni d’arrêter le spectacle en beauté.

– Tu aurais pu disparaître en tournée avec Atticus et rendre Karen au passé pour vivre, avec ou sans nous, avec Faith.

– Exactement. Mais non, je suis retourné auprès de Karen. Et cet énième retour en arrière, si accessible et romantique soit-il pour vous, était complètement insuffisant pour ma dramaturgie. Résultat, je me retrouve avec un fils et enferré dans une dernière saison.

– Elle sent le rance n’est-ce pas ?

– Le rance, ou le formol, oui. Ils ont remplacé ma fille, mal aimée mais qui me ramenait sur terre, par cet ersatz improbable, puceau et asocial. Désolé Levon (ndr : nom du fils).

– Tu ne l’aimes pas ?

– Pas plus que toi. Ça se voit à l’écran, non ?

– Oui, en quelque sorte. Ça se ressent plutôt.

– Tout ça pour préserver mon rôle de paternel conseiller malgré le départ de Becca (ndr : nom de sa fille) et pour me présenter un énième avatar de Karen. Désolé Julia (ndr : nom de la deuxième mère).

– Son actrice et son personnage apportent effectivement quelque chose. Du naturel et du miel. Mais je suppose qu’on s’est tous lassés de ce rôle de seconde femme vouée à l’oubli. Ou peut-être qu’il est trop difficile de passer après Faith.

– Je crois qu’ils ont voulu faire d’une pierre deux coups, mais ils ne tirent pas grand-chose de neuf ou d’intéressant de cette mère et de son… de mon fils, au final.

– On parlait d’alcool avant de digresser. Il n’y a pas qu’avec les drogues, tu te laisses souvent aller… Mettre ce fils sorti de nulle part dans les bras d’une prostituée, n’était-ce pas franchir la ligne ?

Hank Moody dans le rouge ; David Duchovny © Showtime Networks Inc.
Hank Moody dans le rouge ; David Duchovny © Showtime Networks Inc.

– On franchit sans cesse la ligne. Les créateurs tentent de maintenir les extrêmes et de perpétuer la polémique. Dans ces conditions, ça ne peut que déraper et finir par lasser, malgré l’excès.

– C’est la limite du capitalisme, non ? Rien ne peut éternellement grimper ou intéresser perpétuellement.

– Ça vous pousse au moins à réfléchir, à vous positionner. Peut-être que pour toi, c’était cette situation ou cette décision qui t’a semblé ne plus être recevable, pour d’autres, c’aura été avant. Pour d’autres encore, c’est légitime ou simplement dans la continuité de mon comportement et de mes habitudes.

– Malgré tes errements, tu fais rêver beaucoup de spectateurs.

– Vouloir être parfait ne te rend pas heureux. Vous devriez être ce que vous voulez être, pas ce qu’on vous dit d’être. C’est facile pour moi, parce que c’est une fiction bien-sûr. Les scènes filmées se concentrent sur ce qui est susceptible d’intéresser le spectateur et de lui plaire. Je ne fais jamais les courses ni le ménage, pourtant j’ai des fringues, propres et repassées, suffisamment pour que j’ai l’air cool en tout cas. J’ai de l’argent sans jamais vraiment travailler, je suis même musclé sans faire d’effort et en passant mes journées à boire et fumer, sans parler de mes aptitudes sexuelles… Mon personnage est complètement idéalisé. La seule chose que j’entretiens, c’est mon charisme. J’ai la chance d’être beau ! C’est comme si ma vie était une longue succession de moments clés et porteurs d’émotions assez fortes. Je ne suis rien d’autre que le fantasme nommé Hank Moody.

Hank Moody en toute simplicité ; David Duchovny © Showtime Networks Inc.
Hank Moody en toute simplicité ; David Duchovny © Showtime Networks Inc.

– Si tu es un genre de divinité occidentale moderne, qu’est-ce qu’est Charlie ?

– Charlie est bien sûr mon opposé. Il est petit, chauve, ni beau ni musclé, il se met constamment dans l’embarras. Il est la honte incarnée, mais c’est aussi ce qui lui donne du charisme, car il survit à tout, en quelque sorte. C’est pour ça que notre duo est essentiel et qu’il doit fonctionner pour que la série se maintienne. Exactement comme avec Karen, mon âme sœur, le fourreau de mes pulsions. Runkle [ndr : Charlie] contrebalance mes excès par les siens. Et parfois la somme de nos personnages donne une peinture très accentuée mais quand même relativement crédible.

– Vous formez une famille ?

– On passe beaucoup de temps ensemble, du temps, on n’en manque pas nous, on ne regarde pas la télé d’ailleurs… et c’est vrai qu’avec Marcy, on forme un quatuor unique. Les thématiques abordées par la série et le ton comme les dialogues devraient la réserver à une audience mure. On navigue entre l’humour gras et le cynisme… Alors oui, on est un peu la famille, ou le cercle de personnes, dans lesquels voudrait évoluer notre audience. Sauf qu’elle n’a pas le courage de quitter le politiquement correct dans la réalité. La série, et Showtime [ndr : la chaîne qui diffuse la série], jouent un rôle en ce sens : elles cherchent à redéfinir la société. Ce rôle est positif pour certains et rime avec émancipation, négatif pour d’autres parce qu’il rime pour eux avec dégénérescence. Ça dépend surtout des peurs et des aspirations de chacun je crois. Ce qui est beau dans l’univers de ma série, c’est que ce débat est dépassé. Dans notre univers, tout est excessif. Les conséquences se gèrent. C’est une philosophie, de ne pas s’inquiéter.

– Sauf que dans la réalité, les enjeux valent toute notre vie, pas seulement pendant une saison médiatique.

– Mon personnage n’a aucune conscience de ça ! Je suis et j’aurai toujours été un étalon qui glisse entre les gouttes. Tant mieux. On propose du plaisir par procuration. Ceux qui s’y adonnent font ce que je fais avec le sexe et les drogues. Le résultat est le même et dans le même ordre d’idées : oublier les contraintes et le poids du réel.

– À ton avis, comment en vient-on à jauger notre réalité à l’aune de ta fiction ?

– Parce que la narration est trop forte. Les clés qui ouvrent les portes au sein des spectateurs sont entre nos mains : on montre, on coupe, on écrit, on intensifie avec la musique. Mais on tend aussi volontairement vers un genre de simplicité : de bons dialogues et de bonnes situations, les effets visuels se contentent d’user l’image parfois, pour la rendre plus accessible encore et le soleil californien la sucre le reste du temps. Le filtre est évident, mais il s’applique aux bons endroits et aux bons moments.

– Comme dans cette scène dans laquelle tu joues de la guitare pour Faith, avec elle, si proche. C’est ma préférée…

– C’était génial. On a atteint là quelque chose de très particulier. La fiction des personnages se mêlaient avec celles de nos acteurs. Ils s’entendaient vraiment bien, se plaisaient vraiment. Et la caméra a juste filmé cette intimité.

– J’aurais voulu que ça dure… (il m’interrompt)

– Mais ce n’est pas fait pour durer ! On fournit des doses d’une demi-heure, démerdez-vous avec votre vie entière ensuite. Moi-même je n’existe que pendant ces interstices entre la réalité et la fiction… et puis je disparais.

Hank Moody nous emmerde tous ; David Duchovny © Showtime Networks Inc.
Hank Moody vous emmerde tous ; David Duchovny © Showtime Networks Inc.

– Qui est-ce qui parle ici, alors ?

– C’est toi évidemment ! Ou du moins une partie de toi. C’est cette identité en toi, qui est ton interprétation de mon personnage et de son identité. Elle est à cheval entre l’acteur et son jeu scénarisé et complétée par le filtre de tous ceux qui participent à sa conception et à sa réception, jusqu’à toi. Toi et moi, on peut ne faire qu’un. Reste à voir si tu me veux dans ta vie. Reste à voir si tu veux ma vie.

– La réalité est trop ambivalente pour se contenter de vos excès et de vos mirroirs. Je crois que je préfère y rester.

– Tu te trompes. C’est grâce à ces miroirs que ta réalité prend de l’ampleur. Ils l’amplifient. Si tu es frustré, tu vas forcément chercher à vivre davantage. Essaye de ne pas seulement le faire par procuration, même si c’est mieux que rien.

– Et toi, tu voudrais ma vie « réelle » ?

– Impossible, et de toute façon non. Je suis mon propre cliché. Je l’assume et c’est ce qui me donne toute ma valeur. D’ailleurs, pas sûr que tu me valorises en tentant de me faire accéder à d’autres réalités avec cet entretien.

– Tu te sens mal dans mes lignes ?

– Disons que je me sens bien, à l’abri dans mes séquences filmées.

– Oui, cette possibilité de t’appeler quand on veut en lançant un épisode est vraiment très étrange… On replonge dans votre univers, mais il ne s’étend pas, il reste celui perceptible dans le cadre. C’est ça, le plus frustrant je crois.

– C’est la limite de vos créations. Tant qu’elles ne sont pas autonomes comme vous, et qu’elles n’affrontent le temps que temporairement, elles sont finies et bouchées. Je suis tellement peu malgré tout ce que j’ai fait dans ma fiction.

– Tandis que je peux tout dans la réalité, malgré ses contraintes ?

– Oui, tu es parfaitement libre, tu n’es pas écrit. Et tout ce qui t’arrête ou te limite peut être compensé jusqu’à ta mort.

– Je suis donc temporaire aussi… Mais on s’éloigne de Californication n’est-ce pas ? Mes lecteurs ne vont rien apprendre… peut-être qu’ils ne vont rien comprendre non plus…

– Pas tant que ça : tu regardes la série comme d’autres, mais tu y mets de ce que tu es, et elle comme toi en ressortez grandis. Une fiction n’est pas complète sans receveur. Il crée davantage encore que l’instigateur. Alors avec cet entretien, qui devait me faire connaître, tu montres ce que Californication peut donner, dans les yeux d’un spectateur. Je suis rien qu’un personnage mais j’existe en toi et tu m’apprécies assez pour me donner un peu plus de corps, ou un autre corps.

– Oui, je t’apprécie.

– Je t’aime aussi.

– (rire) Merci encore de m’avoir consacré ces quelques minutes.

– je ne suis pas David (ndr : David Duchovny), invoque-moi quand tu veux.

– je le ferai.