Rencontrer un livre

Selected at random par Gregory Bodnar

Crédit photo : Selected at random, par Gregory Bodnar, sous C.C. BY-SA 2.0

Entrer en contact avec un livre : en observer la couverture ou la tranche, le prendre, le peser, en découvrir le dos avant de le feuilleter, c’est une expérience à part entière, souvent négligée. Parmi la quantité colossale de livres, quelque chose m’a amené à l’essayer lui.

Aller vers le message

Un livre est un message indirect. Si la voix d’une conversation porte l’idée à l’oreille et à la compréhension avec l’impression de l’immédiateté, les idées d’un texte ne parviennent d’un individu à l’autre qu’après avoir franchi de nombreuses étapes. Depuis la création du texte et la fabrication du livre jusqu’à la perception du message, il y a cette énorme probabilité qu’il n’arrive pas jusqu’à moi. Il y a aussi parfois et par chance la mise en relation de deux individus qui ne se rencontrent pas directement. Le second perçoit, ailleurs et à un autre moment, le produit du premier.

Je peux m’être rendu auprès de ce produit, ou il peut avoir été mené non loin de moi, suffisamment près pour que j’y porte attention. Or cette attention n’est pas anodine : quelque chose m’a décidé à m’intéresser à lui. C’est pourtant un objet plutôt fade : sa forme est régulière, bien rectangulaire, il est opaque et cache ce qu’il contient. Mais j’emprunte un premier raccourci, car je sais qu’il renferme un potentiel illimité et que sa forme concrète n’a pas beaucoup d’importance. Elle aura souvent, cela dit, celle de me convertir en lecteur.

Dépasser les apparences

Sa forme, ou plutôt sa façade, car j’y inclus le titre, la couverture et la quatrième de couverture, est une porte d’entrée vers le manuscrit. Chacun de ces éléments est une élaboration à part entière, en plus de celle qu’est l’assemblage du papier. Une fois que l’idée derrière l’objet m’a attiré à lui, ce sont ces paramètres qui feront peut-être de moi un visiteur attentif, s’ils savent accentuer ma curiosité.

Puisque cet objet et moi ne sommes pas immédiatement ouverts l’un à l’autre, notre rencontre devient une étape clé. Elle est même devenue la raison d’être de différents savoir-faire chez les éditeurs, qui accordent désormais à ces prises en main toute l’importance qu’elles méritent. Parmi la quantité de textes et de recueils, et si je n’en recherche pas un en particulier, il me faudra faire un choix, et l’industrie du livre compte bien m’y aider et même m’y inciter.

Quel que soit son effort en ce sens, c’est à moi de m’accaparer cet objet et son contenu, et c’est déjà, en soi, une bonne raison de le faire. Voilà l’atout premier de ce support : quand bien même je serais encerclé de piles de livres, je ne serais pas assailli. Ils me laisseraient en paix et leurs auteurs se tairaient tant que je ne leur donnerais pas la parole. Quand je déciderai de le faire, la manœuvre sera aisée : le livre est un objet complet dès lors qu’il a trouvé son lecteur.

Si tout le monde ou presque peut l’ouvrir, il y a bien une ou deux barrières : celle de la langue notamment, celle aussi de la lecture de la langue écrite, puis il arrive que le sens de cette langue qu’on sait pourtant lire, ne soit pas immédiat. Heureusement, le mécanisme de la lecture s’est largement répandu. Il est devenu naturel pour une majorité de la population, au moins française, depuis l’instauration de l’instruction obligatoire¹.

Je pourrais tout à fait grâce à cet objet particulier obtenir tous les savoirs du monde depuis ma silencieuse grotte d’ermite, et m’en évader sans me fatiguer autre chose qu’un peu les yeux et beaucoup les méninges. Cet objet mort ne prend vie que lorsque je la lui confère, parfois plusieurs centaines d’années après qu’un auteur la lui a donnée.

Voyager sans lire un mot

Le texte, et son support, auront ainsi pu cheminer à travers le monde et le temps. J’aurai donc peut-être entre les mains un matériel assemblé pendant la dernière pluie, ou bien une masse vieillie et poussiéreuse, jaune et cornée, dont je me demanderai comment elle forme encore un tout.

Or peut-être qu’à l’instant de notre rencontre, c’est justement cette fraîcheur ou cette ancienneté qui m’auront poussé à les saisir. Voilà que ce bête parallélépipède manufacturé se retrouve associé à la poigne d’un autre lecteur, qui lui aura fait vivre moult transports et quelques compromissions tracées par le café ou l’huile. Il aura été annoté, déchiré, recollé, griffonné et cet usage de l’objet me confirmera dans l’idée qu’il mérite que je l’adopte à mon tour.

Un autre jour, c’est le brillant de la couverture, le panache des couleurs de son illustration ou le graphisme d’une nouvelle collection qui se manifestent à moi. Souvent, ce n’est pas l’objet mais celui qui en est à l’origine, qui m’intéresse, mais alors il y aura cette édition de poche au texte concentré sur un papier pas forcément très agréable, et cette autre édition, initiale, composée avec soin, aérée et qui, si elle n’était pas si lourde, encombrante et chère, aurait ma préférence.

Il y a aussi ce livre sur la table de chevet d’une chambre qu’on visite, ou déposé sur la nôtre par une personne qui nous visite. Lui m’attirera davantage pour ce qu’il pourrait m’apprendre sur son détenteur ou parce que je le connais, que pour ce qu’il est. Cela reste une autre occasion de se laisser emporter par les lignes.

Aller jusqu’au bout ?

J’omets souvent la tranche, la regarde à peine. Bien qu’elle soit fondamentale, elle n’a qu’un intérêt pratique et rarement de dessein conceptuel. Elle ne se rappellera à moi que si elle faillit à son office et laisse s’envoler une page, ou quand elle m’empêchera d’ouvrir ses parties autant que je le voudrais. À ces moments, j’en ressens avec frustration le mécanisme millénaire, aussi simple et génial que limité et dépassé.

Il m’arrive de sentir le livre, voir de le renifler, mais je n’ai jamais associé la lecture à une expérience olfactive. Il reste par contre une dernière étape à franchir avant de me donner aux lignes et au sens. Je dois encore prendre conscience de sa caractéristique la plus importante à mes yeux, à savoir sa longueur. Le temps que je devrai passer en sa compagnie n’est jamais négligeable. Je tente systématiquement de prévoir vaguement cette durée en associant le nombre de pages à la taille de la typographie, puis je me dis : « C’est court… » (ce qui n’est jamais rédhibitoire), ou bien : « Ça me prendrait une éternité ! » et à l’occasion : « Lui me convient. ».

J’accorde probablement trop d’importance à cette donnée temporelle, certainement parce que je ne lis pas autant qu’il le faudrait. L’envie de lire néanmoins grandit peu à peu en moi, avec le besoin d’écrire. Elle est liée aux plaisirs que j’y prends et à tout ce que la lecture m’apporte.

Assouvir sa soif de liberté

Depuis quelques années maintenant, je n’aspire plus à posséder, mais au contraire à me délester, alors j’apprécie, de temps en temps, arpenter les allées des librairies ou des bibliothèques, simplement pour visualiser et expérimenter la multitude, le foisonnement, et pour pouvoir approcher au cas par cas.

Quand on ne subit plus la frustration liée à l’envie de posséder, ce sont des lieux idéals pour rêver. Du coup, j’aime au moins autant ces lieux que les objets qu’ils contiennent. Ils en disent long sur notre société et je prendrai le temps de les réfléchir et de les écrire, eux aussi.

Quoi que je fasse, je ne pourrai jamais tout lire, je ne pourrai pas non plus tout voir, tout entendre, tout savoir ou tout saisir… Ce n’est pas une raison pour me replier sur moi-même et ignorer ce tout qui m’est hors de portée.
Rencontrer un livre, ça ne prend pas longtemps. C’est une distraction liée à l’objet pour ce qu’il est, et c’est surtout l’occasion de respirer sa promesse sans le pénétrer. S’il peut contenir (et donc devenir) énormément plus que ce qu’il est, il n’est pas rien. Le constater donne un peu de sens à cette démarche réciproque qui consiste à écrire et à (faire) lire.

 

¹ La lecture n’est quelque chose de naturel que dans les pays ayant réussi à se développer et ne s’est déployée que récemment à l’échelle de l’humanité, de la civilisation et même à l’échelle de l’histoire de la France : il a fallu une révolution puis attendre la troisième république et 1882 (!) pour que l’école soit obligatoire pour tous et qu’ainsi chacun apprenne notamment à lire (ce qui, auparavant, était nettement réservé à une élite).