Mort

Dead forest par Brooke Raymond

Crédit photo : Dead forest, par Brooke Raymond, sous C.C. BY-SA 2.0

Le chaos pour finir #02

← #01 – Destruction

On était là, à pleurer ces humains dissipés en un instant. On n’avait toujours pas compris. La hiérarchie découvrait ce qu’elle venait de faire, alors eux comme nous avons retenu notre souffle. C’était donc à ce point ? Nous étions donc capables de cette atrocité-là ?

Éradiquer une ville n’avait pas suffi. Ces fils de putes s’étaient donné les moyens d’effacer des pays. Ça s’est fait dans un claquement de doigts. Pfiout, et puis plus rien.

Le vide s’est répandu rapidement. L’équilibre qu’on voyait bien foutre le camp, s’est brisé en un instant. Nos sens ont constaté ce que notre intelligence n’avait pas osé affronter. Le désastre.

Brûlés, déchirés, asphyxiés, décomposés, les personnes, les animaux, les forêts. Surface terrestre aplanie. Impossible de distinguer la terre des étangs et rivières. Un gros tas de boue. De là s’est installée l’odeur, une odeur de rance qui a remplacé toutes les autres. Les couleurs se sont affadies en même temps que le ciel s’est terni. Nous perdions le goût, des nourritures dont la circulation a cessé, et celui des autres. On a fini par s’entre-tuer.

L’amour n’a pas suffi. C’était trop compliqué. C’était le miroir de soi dans le plaisir de l’autre. C’était à deux mais c’était difficile et douloureux. C’était pourtant tellement bon en comparaison de maintenant. Aimer n’a plus aucun sens désormais. La capacité à croire en l’autre, à se déverser en lui, à s’y réfugier ou à y trouver l’élan de la vie, s’est dissipée avec la possibilité de vivre correctement, de survivre simplement.

J’ai massacré dans un dernier souffle, pour les dernières ressources, pour respirer une dernière fois. Ultimes espoirs liquéfiés dans le sang. C’était affligeant, aberrant.

Mais c’était là depuis tellement longtemps ! Comment pouvait-on prévoir que ça disparaîtrait en quelques semaines ?!

Beaucoup se sont donné la mort avant de la subir. Pour eux, il fallait que ça s’arrête encore plus vite. D’autres comme moi, ont souffert plus longuement. Cette souffrance est tout ce qui me reste. Tant que je la ressens, je ne suis pas tout à fait rien, l’univers ne s’est pas encore éteint. La peine, la douleur, la fatigue, la faim, on s’acharnait à les repousser… aujourd’hui, je n’ai plus que ça. L’humanité ne s’exprime plus qu’en ces termes.

Une lamentation bientôt finie.

Le bruit et le chaos, c’était beau. C’était mieux que rien. On a crié tout notre saoul, on a frappé de toutes nos forces, blessé de toute notre inhumanité. Bien sûr qu’il a fallu y mettre fin. L’explosion m’apparaît depuis, non plus comme un dérapage mais comme une nécessité. Nous savions devoir repartir à zéro. Ce n’est plus à nous de prévoir ce qui grandira depuis la terre pour s’épanouir dans cet enfer.

Mes sens déclinent. Je ne sais plus rappeler le chant des oiseaux…
Ils fuient avant mon esprit. Mais lui comme le ciel, n’est plus ce qu’il était. Il est si bas… si chargé. Il m’écrase. Ça cogne là-haut, ça vrille en bas.

Résister me satisfait : j’ai savouré mon errance et le goût de la fin des temps. C’est comme si je supportais notre chair, nos os, nos muscles… pour payer la note. J’impose quelques secondes de plus de mon caractère au monde. Vomir jusqu’à la dernière goûte d’énergie qui nous animait. Je dois préserver mon identité, aussi grotesque soit-elle, jusqu’au bout. Le temps de digérer tout ça, de revoir en boucle nos erreurs… et le bout n’est pas loin.

J’ai la haine.
J’ai mal.
L’extérieur de moi s’efface…
Demain n’est pas du tout ce que j’avais espéré.

J’avais espéré m’exprimer. J’avais espéré les toucher. J’avais espéré les atteindre comme je l’avais atteinte elle, qui n’est plus qu’une idée. L’idée de quelque chose d’un peu différent de moi et de dedans, d’un peu moins sombre, d’un peu moins méprisable aussi. La douceur est là, incrustée entre les échos de ma personne et de mon passé, comme une perle mémorielle ciselée.

Ça fait maintenant trop longtemps que je n’ai plus bougé… quel froid.

C’était mes dernières minutes, les dernières élucubrations d’un des derniers. On ne reviendra pas, on n’existera nulle part ailleurs. On s’éteint, point.

Destruction

89 Mesa Fire par USDA Forest Service, Coconino National Forest

Crédit photo : 89 Mesa Fire, par USDA Forest Service, Coconino National Forest, sous C.C. BY-SA 2.0

Le chaos pour finir #01

Demain me paraissait si loin. Demain était insaisissable, réjouissant et angoissant. Demain n’est plus.

Le monde s’est imposé à moi. L’humanité s’est révoltée contre elle-même. Elle n’a plus eu d’autre choix que de se voir telle qu’elle était. Un monstre. Peut-être ne l’était-elle pas depuis le début, mais elle l’était devenue au gré d’une mutation millénaire.

Je ne m’inquiète pas, dans la multitude universelle, il y a d’autres opportunités. Il y a certainement d’autres îlots d’existence dans cette vaste supercherie de cellules astrales inaccessibles. C’est mon seul espoir désormais. Je nous sais condamnés. Je meurs.
Tous ou presque le sont déjà. Je ne prie pas, je ne crois pas, je pleure. Nous sommes ce que nous pouvions envisager de pire.

C’est ce que nous tous, avons fini par accepter, et ça a été plus terrible encore que de se bercer d’illusions. Nous en sommes venus à nous penser fléau, à nous percevoir comme une erreur. Nous ne nous contentions pas d’être une menace pour tout ce qui nous entourait, nous avons été, parce que nous avons voulu vivre après avoir réussi à survivre, une catastrophe pour le vivant.

On se voilait la face. Ceux qui avaient conscience de notre impact se disaient encore qu’il existait des solutions positives et pacifiques. C’était croire au bien et au mal, c’était oublier que nous étions faibles mais forts de notre intelligence. Elle-même était une chimère. Probablement parce que nous restions chacun de notre côté, parce que nous partagions si peu. Alors cette intelligence, individuelle et jamais véritablement collective, n’a pas su être à la hauteur de la réalité. Elle s’est réfugiée dans des alternatives. On a quitté la boue pour l’espace grâce au feu. On a inventé la lettre pour mieux suivre le code. On a inventé l’image pour mieux détourner le regard. Nous avons cru qu’imaginer nous sauverait, qu’à force d’inventer, on trouverait. On a comblé notre creux avec de belles et de moins belles histoires et on est devenus hideux, encore plus moches que prétentieux. On s’agrippait à la vie en prétendant qu’elle était ce qu’il y avait de plus précieux, mais l’air était déjà vicié, nos mentalités depuis longtemps gangrenées. Nous allions devenir immortels, parfaitement heureux, nous allions devenir le summum de notre potentiel. Foutaises. On avait simplement peur de partir. Une bande de couards, voilà ce que nous étions.

Si bien que demain n’est pas ce que j’avais espéré. Je poursuivais mon rêve quand nous avons été happés. Je faisais abstraction. Aujourd’hui, plus personne ne peut le nier : on va tous crever. Non pas parce que c’est notre destin génétique, mais parce qu’on s’est laissé aller. On s’est donné à la haine et à la rancœur après s’être abandonné au pouvoir. Nous avons oublié le futur par fainéantise. On n’aurait jamais dû remettre notre destin entre les mains d’autres, légitimes ou non. Ils se disaient et se croyaient meilleurs. Quelle connerie. Ils étaient seulement plus voraces. Suffisamment pour décréter les guerres pendant qu’on se faisait manipuler.

Il n’y a plus personne pour signer d’armistice désormais. Il n’y a plus de religion, de patrie, de parti politique ou d’école. Fini l’impression d’appartenir à quelque chose. Fini l’oubli de soi grâce à l’argent ou dans la fiction.

Fallait-il se battre pour la paix ? Pour la vraie paix, celle qui nous aurait tous mis au même niveau. Aurions-nous dû forcer l’équilibre, nous faire tyrans aimants, descendre tous ces pontes de pacotille ? L’égalité, en tout cas, n’est pas venue d’elle-même. Évidemment.

Malgré plusieurs centaines de générations, on n’aura donc jamais réussi à dépasser nos pulsions, et notre intelligence n’est devenue que la plus tranchante des griffes.

Elle s’est manifestée une dernière fois dans l’explosion. Un hémisphère tout entier a tressailli. Certains l’ont décrite comme le tonnerre, mais en tellement plus intense qu’ils n’arrivaient pas bien à mettre des mots ou des gestes dessus. Impossible. Nous avions créé ce que nous étions incapables de dire, avions dépassé notre échelle et perdu le contrôle. L’humanité avait choisi la destruction plutôt que l’union.

Tout le monde s’expliquait pourtant qu’un anéantissement par la technologie ne pouvait avoir lieu, parce qu’après tout, si un homme le déclenchait, il mettrait un terme à son propre monde.

C’était croire en la conscience de l’être humain pour l’autre et pour le reste, pour l’en-dehors de lui. Quelle bande d’abrutis… Si nous avions eu cette conscience, nous n’aurions pas vécu comme nous l’avons fait… et nous ne nous éteindrions pas de cette façon. Si nous avions eu un peu d’empathie pour autre chose que nous-mêmes, nous n’aurions pas détruit l’environnement qui nous avait donné la vie, nous n’aurions pas fait disparaître peu à peu tout ce qui participait de la même vie. On parlait d’espèces, on se vautrait dans le fantasme d’une différence entre eux et nous. On a distingué les êtres, humains ou non, et on a entériné la hiérarchie. Il y avait les bien nés et les mal nés, les heureux et les pauvres, les riches et les sans-rien. De plus en plus des uns, de plus en plus des autres, de moins en moins du reste. Vivre ensemble était effectivement une utopie. Crevons ensemble, puisque c’est ainsi.

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