Les épiphénomènes vagabonds

The Globe of Non-Breathing par Derrick Tyson

Crédit photo : The Globe of Non-Breathing, par Derrick Tyson, sous C.C. BY 2.0

Une tête et un morceau de buste, flanqués là, dans les rouages d’un mécanisme sans fonction. Elle discute avec l’arrière-train d’un animal qui galope dans le vide et sans jamais s’arrêter. Bien sûr, le second ne répond pas au premier. Ce qui ne l’empêche pas de continuer.
“Alors c’est ainsi ?
Pas de chichi !
Ils n’ont pas tardé à changer de cap. Quelle bande d’ingrats ! C’est bien fait pour ceux qui y sont restés, tiens !
Eh toi la bête à moitié ! Tu m’écoutes ?
Tes zébrures me rappellent quelque chose…
Qui va là ?”

La proue d’un bateau, avec une bouche énorme et des lèvres pulpeuses rougies de peinture, traverse entre eux deux.
“Je fonce, je dois y aller !
À la revoyure !”

La tête et le morceau de buste reprennent :
“Quelle impolitesse. On se croirait dans une gare ferroviaire remplie de trains de travers.
Vous auriez au moins pu klaxonner !
Eh toi là, tu m’écoutes ?”

La moitié de bête zébrée s’arrête enfin, fait un tour sur elle-même, s’ébroue et repart de plus belle.

“Ne fais pas semblant, je vois bien que tu n’es pas concentré.
Je pensais dîner avec d’autres ce soir. J’aime bien ce troquet près de la rivière. Mon père m’y emmenait quand j’étais gamin.
On y allait à la rame ! Qu’est-ce qu’il faisait chaud à l’époque.
Mais au fait ? Où vas-tu comme ça ?”

La sonnerie d’un paquebot retentit, si fort que tout vibre, les rouages, les structures environnantes, et ce tout se déplace de quelques millimètres d’un côté, de quelques millimètres de l’autre. Les oreilles de la tête sifflent, l’arrière de zèbre a disparu. Il continue :

“À croire que personne ici n’a de manières ? À quoi bon m’être mis sur mon 31 ? J’aurais aussi bien pu aller creuser mon trou au cimetière. Ça n’y paraît pas, mais c’est urgent, pour moi comme pour vous. Vous m’entendez ?”

Une multitude de sphères transparentes mais jaunes et brillantes, comme du verre soufflé, fumé, jauni par le temps comme une vielle photographie, apparaissent autour de la structure et du buste en champignon. Elles s’agitent et se confrontent. Ça claque fort quand elles se tapent l’une l’autre. Symphonie foutraque. La tête sourit la bouche grande ouverte. Elle admire et écoute. Alentour, deux barres poussent dans le désordre, elles venaient de loin. Une troisième apparaît, plus proche de la structure à rouages et grandit jusqu’à la pousser comme une canne vient tirer dans une boule de billard. La structure part pour aller s’enferrer entre les deux autres barres à l’endroit où elles ne sont écartées que de quelques mètres. Comme elles continuent de pousser, la structure grince, se déforme, puis est éjectée en tourbillon et glisse dans le vide en tournant sur elle-même.
La tête chante et crie :
“Ça vagabonde par ici ! You ouh !”
L’une des deux barres qui grandissaient se courbe et forme une spirale d’abord régulière puis évasive. Un fluide gigantesque se déverse en elle et se répand à travers tous ses vides. Environnement noyé, la tête et sa structure immergées. Des bulles sortent de la bouche qui semble continuer de parler. Les propos ne se répandent qu’en vibrations très graves. L’ensemble forme une goutte, géante et minuscule. Elle tombe et trace un lien depuis le point de son départ vers celui de sa destination. Des milliards d’autres gouttes se joignent à elles. Une pluie sans bord et sans sol à gorger. La moitié de ces milliards de gouttes s’arrête et repart dans l’autre sens. L’autre moitié continue un moment avant de disparaître, emportant la tête et sa structure dans l’oubli. La monture d’un fier guerrier nu et beuglant traverse alors ce qui reste de pluie rétrograde. Un ciel de nuages sombres apparaît un instant, très haut. Les gouttes remplissent leurs nuages avant qu’un soleil radieux remplace le guerrier et efface le reste. Du bleu blanc tout autour. Des centaines de kilomètres plus loin, dans ce même bleu, un insecte fait ce bruit des petites ailes qui battent trop vite. Comme un moteur minuscule mais vrombissant. Enfermé soudain dans une gigantesque bouteille de verre, des centaines de fois plus large que lui, il mène sa vie. Du goulet de la bouteille émanent des bulles de savon, qui flottent et montent doucement en se dandinant d’un côté puis de l’autre, quand la spirale métallique réapparaît au-dessus. Elle entoure tout. Elle est si grande et l’insecte si petit, qu’il ne la perçoit même pas. Ce qu’il perçoit, c’est son reflet décuplé à la bordure de la bouteille. Il croit trouver là des compagnons et leur adresse quelques mots dans son langage d’insecte. Il lui répondent tous en même temps et avec un léger décalage. Ils disent touts la même chose, mais le dernier au fond semble pressé et sort des couches de reflets de verre. Il fonce droit devant, si vite que bientôt la structure métallique lui apparaît. Une fleur d’équimose y pousse. Quelle beauté. Recouverte d’abcès qui boursouflent puis craquent et laissent couler leur pus comme des fontaines de jouvence qui se répandent dans le vide infini. En bas de la cascade médite un bonze dont le pied gauche est dans la bouteille. L’insecte qui y est enfermé vient se poser sur la plante du pied, ça fait guili-guili, mais le bonze, en bon pratiquant, ne bronche pas. Il continue de méditer et le liquide chaud lui coule sur la tête puis sur les épaules, comme une caresse. La plante grandit, ses pétales se recroquevillent et englobent l’insecte qui s’était échappé de la bouteille. Il fait noir, et le bonze disparaît, mais pas son pied, qui grossit et grossit et grossit jusqu’à s’appliquer sur toute la paroi de la bouteille, si bien que l’insecte resté dedans est écrasé. Elle résiste. Elle résiste. L’insecte dans le noir fait du surplace. Il angoisse. Le temps passe, puis la bouteille explose et les morceaux de verre giclent et percutent ce qui parfois existe sur leur chemin. Des pétales recroquevillés en boule notamment. L’insecte volant sent sur son flan un projectile rapide qui l’aurait charcuté s’il avait été quelques centimètres plus à côté. Un trou du cul dans la forme végétale, c’est le moment, foncer vers cette issue de lumière. Le voilà sorti, encore, le bleu du ciel disparaît. Seul dans le noir, encore. Alors il se laisse tomber. Il fait froid. Sa masse augmente, il accélère, il se transforme en bille de plomb qui déchire le néant, laissant derrière elle une traînée de feu. Elle continue d’avancer ou de descendre, c’est selon. Le rien s’agace de cette déchirure en son sein. Il pleure deux gouttes de la taille d’un océan chacune qui tombent depuis un haut vers un bas, mais la bille est déjà loin. Il n’y a plus rien qu’une fente dans l’univers absent. Une trace blanchie et cendrée sur le pourtour. Un dragon de rien ? Une plaie qui s’écaille et se meut en route sinueuse. Muraille gigantesque sur laquelle marchent d’innombrables personnes faisant beaucoup de bruit en parlant, en chantant, en bougeant. Elles rient et boivent du saké chaud. L’une d’elles porte un chapeau de paille, dans laquelle gît une sirène microscopique. Elle souffre encore, feutrée dans son cercueil végétal et mort. Mais rien ne peut plus arrêter la marche, ni la bille de plomb toujours plus lointaine. L’engrenage est ce qu’il est, et la sirène dans la paille n’a plus qu’à endurer. Jusqu’à ce que peut-être, le bleu du ciel réapparaisse.

Ni lendemain, ni hier, ni logique, c’est ainsi, c’est maintenant.

Une main tendue

Sans nom (main) par Alexandre Hamada-Possi

Crédit photo : Sans nom (main), par Alexandre Hamada Possi, sous C.C. CC BY 2.0

Il me tend la main. Il attend sûrement une sorte de contact. Il ne dit mot, reste neutre. Je ne comprends pas. Je ne suis pas habitué(e) à cette spontanéité.

Ce grand jeune homme à la peau un peu trop blanche est-il sain ? Est-il propre ? Qu’a-t-il fait juste auparavant ? Pourrait-ce être un piège ? Vais-je regretter les conséquences de ma réponse ?

Peut-être qu’il va me tordre le bras. Peut-être qu’une fois ma main dans la sienne, il va tirer jusqu’à ce que mon bras s’arrache.

Non. Son visage n’annonce rien de mal. Ses vêtements sont usés mais il n’est pas sale. On dirait un enfant. Un grand enfant. Ses yeux sont habités d’une lumière particulière, qui lui donne un air intéressé… interrogateur ? Mais il ne demande rien. Oui, il propose.

Il y avait cette présence insignifiante, qui a pris une tournure étonnante lorsqu’elle s’est précisée. Il est là, mais semble venir d’ailleurs et être encore un peu là-bas. Je suis ici, mais ne faisais que passer. Maintenant nous vivons quelque chose, pendant une fraction de temps qui s’étire tandis que les informations s’échangent en nous et entre nous.

Je sais pourquoi j’hésite à lui prêter ma main. Mais le sait-il lui ? Il apparaît tout à fait incapable de comprendre ma crainte, de saisir mes peurs. N’aurait-il jamais éprouvé l’excitation mêlée de douleur en devenir qu’est la peur ? Voir venir ce qui ne viendra peut-être jamais, faire en sorte que ça n’arrive pas, éviter la souffrance, la peine, l’échec, la honte, la mort. Son visage est paisible. À tel point que, même s’il est debout, il pourrait être mort. Le sang chaud ne semble pas plus couler en ses veines que la peur. S’il n’est pas mort, il pourrait bien être la mort.

Ça commence : je lui tends la main. Je ne suis pas sûr d’en avoir fait le choix. Mon corps me précède de peu dans cette réplique. Mes cellules sont légèrement attirées vers les siennes. Elles se laissent emporter dans un flux qui fait couler mon geste. Je sens déjà l’impact de sa réalité sur la mienne. J’ai pénétré, avant même de l’avoir effleurée, sa sérénité. Déroutant. Ça change. Ma vie pourrait changer. Elle pourrait aussi s’envoler, se dissiper au moment où nos cellules pèseront les unes sur celles de l’autre.

Je pourrai toujours réagir. Mon instinct peut me reprendre aussi vite qu’il m’a donné. Je l’espère du moins. Mes peurs ne sont pas effacées, elles sont simplement calfeutrées là-derrière. Cette porte, nous devons l’ouvrir ensemble ou la laisser fermée. Il ne se cache certes pas.

Sa peau est douce ; sa main osseuse ; ses doigts longs et fins, fragiles. Tout ça se referme sur moi, calmement. Je suis à l’intérieur, mais ne me sens pas contraint(e) d’y rester. J’y reste un peu. Je réponds à sa tranquillité en ne serrant pas trop, comme pour préserver ce qui assemble ces phalanges entre elles. C’est bien un enfant. J’ai même l’impression de toucher un nouveau né subitement grandi et pas tout à fait rachitique.

Il continue de me fixer. Ses yeux me harcèlent l’intérieur. Mon centre commence à bouillir. Mes sens et mes habitudes me guident vers les vérités qui le définissent, mais je résiste. Je me maintiens tant bien que mal à la lisière d’un fond sans fin. Puis le temps m’échappe, suivi de l’espace, alors je bascule et dérive…

Je ne fais plus la différence entre une seconde et une heure, entre ici et ailleurs…

Quand je m’en rends compte, je me dégage brusquement, pris sur le fait. J’hésite, je recule d’un pas. Mes paupières se ferment brièvement et me sortent de l’envoûtement. Je reprends ma route prestement. Chaos. L’environnement n’a pas encore complètement recouvré sa forme. Les objets, les contours, les obstacles, ne m’apparaissent pas bien. Oui, je suis dans un couloir. Il s’étire en longueur, non, il est court. Je peux tourner par ici. Je dois sortir de son champ de vision. Récupérer, la vue, la vie, vite.

La pression sur ma nuque disparaît. Il ne me regarde plus. Il ne peut plus. Je crois qu’il n’a pas bougé et qu’il ne me suivra pas. Heureusement : c’était époustouflant de vide mais foudroyant de froid. C’était les abysses. J’envisage de me retourner. Surtout pas. C’était comme une brèche dans la réalité. La tour, la mégalopole, le monde, se sont évanouis. Je dois avancer, reprendre ma route, m’agripper aux murs. Je fuis. Je respire. J’inspire, j’expire, je vis. Ça commence à aller mieux. Je sens mon buste, mon cœur y bat. Assez vite encore. Je ne le reverrai probablement jamais. Je suis soulagé(e), et triste. Ma main reconnaît le pourtour de mes lèvres, et de mon nez, et de mes paupières, sur mon visage. Tout va bien. Où allais-je déjà ? Par là, oui, tout ira bien…