L’esprit des neiges

Winter Wonderland Explore

Crédit photo : Winter Wonderland, par Kristina Servant, sous C.C. CC BY 2.0

Dans le voile froid, il songe. Les pieds dans le manteau, l’esprit dans les particules tombantes, flottantes, il observe. L’endroit est vide d’âmes mouvantes, mais il perçoit d’autres énergies. Celles qui l’accueillent en frissons feuillus et lui picotent l’ample bras. Celles, lumineuses, à travers lesquelles il fond. Celles bientôt plus froides que lui des matériaux figés, ces verres et métaux aux formes géométriques à travers la multitude organique. Dans le libre espace, il souffle, il navigue, il virevolte.

Seul un autre esprit de la neige pourrait s’en apercevoir. Ils sont peu nombreux, éparpillés à travers le monde et selon ses moments et ses saisons. Le temps, pour lui, est à l’échelle de la transformation, de la calme descente, de la lente accumulation. Parfois, il dort un moment, non pas sur, mais dans le matelas. Souvent, les âmes mobiles impriment ses rêves. Il se réveille, il glisse et échappe à la flaque qui se forme là. Les esprits de l’eau, ses mères et ses filles, l’accompagnent d’un bout à l’autre du périple. Le vent est sa maîtresse, si bien que dans et après la forêt se jouent d’autres vies. L’esprit de ce soir, il se sent bien ici, entre les lampadaires tranquilles, près des arbres sages. Il est assis sur un banc, il attend.

Le soir avance, la nuit commence. Le noir presque absolu qu’il comprime en cœur brumeux s’est répandu sur une joue de Terre et de ciel ses aïeux. Caresse glaciale d’un univers composé d’autres particules, esseulées et gigantesques celles-là. En dehors de la bulle, par-dessus son couvre-chef, il contemple ces pierres stellaires. Il tente de les saisir. La poussière de son corps, celles du cosmos. Il perçoit un instant pourquoi il croise si peu de ses semblables. Il les imagine pérégrinant sur les plaines, dansant dans les monts près des éternels. Son trajet, il le sait, le mènera là-haut. Il pourra alors contempler le monde, s’y projeter longuement, rendre au feu sa chaleur et l’égaler en froideur. C’est que l’air est un partenaire. Médiateur des circonférences. L’esprit songeur se sait protégé dans cette bulle atmosphérique, il se sait partir et revenir, jouir de quelques éparpillements et faillir à nouveau. Il se sait présent, souvent. Mais il sent, aussi, qu’il y a très au-delà bien des réalités et bien des frères. Troublé, il s’accumule en gros flocons, il tremble et même il sème une larme : il faudrait des milliards de cycles, autant de dispersions, de réapparitions, et tant de traversées du désert pour les visiter. Alors il se laisse aller. Il fuse en courbes au creux de la pesanteur, il prend plaisir, à lire cet espace entre le bleu le gris le noir et le blanc.
Cela fait bien des printemps, bien des hivers maintenant, qu’il profite ainsi de la matière, faramineux mystère, grondant et crissant sous ses pieds. Un démon plein, en révolution permanente et prêt à tout emporter. Masse colossale et pourtant susceptible, qui tantôt cède, tantôt rugit, quand lui préfère s’adonner au silence. Esprit du froid, de cristal et d’air, il songe.

Les épiphénomènes vagabonds

The Globe of Non-Breathing par Derrick Tyson

Crédit photo : The Globe of Non-Breathing, par Derrick Tyson, sous C.C. BY 2.0

Une tête et un morceau de buste, flanqués là, dans les rouages d’un mécanisme sans fonction. Elle discute avec l’arrière-train d’un animal qui galope dans le vide et sans jamais s’arrêter. Bien sûr, le second ne répond pas au premier. Ce qui ne l’empêche pas de continuer.
“Alors c’est ainsi ?
Pas de chichi !
Ils n’ont pas tardé à changer de cap. Quelle bande d’ingrats ! C’est bien fait pour ceux qui y sont restés, tiens !
Eh toi la bête à moitié ! Tu m’écoutes ?
Tes zébrures me rappellent quelque chose…
Qui va là ?”

La proue d’un bateau, avec une bouche énorme et des lèvres pulpeuses rougies de peinture, traverse entre eux deux.
“Je fonce, je dois y aller !
À la revoyure !”

La tête et le morceau de buste reprennent :
“Quelle impolitesse. On se croirait dans une gare ferroviaire remplie de trains de travers.
Vous auriez au moins pu klaxonner !
Eh toi là, tu m’écoutes ?”

La moitié de bête zébrée s’arrête enfin, fait un tour sur elle-même, s’ébroue et repart de plus belle.

“Ne fais pas semblant, je vois bien que tu n’es pas concentré.
Je pensais dîner avec d’autres ce soir. J’aime bien ce troquet près de la rivière. Mon père m’y emmenait quand j’étais gamin.
On y allait à la rame ! Qu’est-ce qu’il faisait chaud à l’époque.
Mais au fait ? Où vas-tu comme ça ?”

La sonnerie d’un paquebot retentit, si fort que tout vibre, les rouages, les structures environnantes, et ce tout se déplace de quelques millimètres d’un côté, de quelques millimètres de l’autre. Les oreilles de la tête sifflent, l’arrière de zèbre a disparu. Il continue :

“À croire que personne ici n’a de manières ? À quoi bon m’être mis sur mon 31 ? J’aurais aussi bien pu aller creuser mon trou au cimetière. Ça n’y paraît pas, mais c’est urgent, pour moi comme pour vous. Vous m’entendez ?”

Une multitude de sphères transparentes mais jaunes et brillantes, comme du verre soufflé, fumé, jauni par le temps comme une vielle photographie, apparaissent autour de la structure et du buste en champignon. Elles s’agitent et se confrontent. Ça claque fort quand elles se tapent l’une l’autre. Symphonie foutraque. La tête sourit la bouche grande ouverte. Elle admire et écoute. Alentour, deux barres poussent dans le désordre, elles venaient de loin. Une troisième apparaît, plus proche de la structure à rouages et grandit jusqu’à la pousser comme une canne vient tirer dans une boule de billard. La structure part pour aller s’enferrer entre les deux autres barres à l’endroit où elles ne sont écartées que de quelques mètres. Comme elles continuent de pousser, la structure grince, se déforme, puis est éjectée en tourbillon et glisse dans le vide en tournant sur elle-même.
La tête chante et crie :
“Ça vagabonde par ici ! You ouh !”
L’une des deux barres qui grandissaient se courbe et forme une spirale d’abord régulière puis évasive. Un fluide gigantesque se déverse en elle et se répand à travers tous ses vides. Environnement noyé, la tête et sa structure immergées. Des bulles sortent de la bouche qui semble continuer de parler. Les propos ne se répandent qu’en vibrations très graves. L’ensemble forme une goutte, géante et minuscule. Elle tombe et trace un lien depuis le point de son départ vers celui de sa destination. Des milliards d’autres gouttes se joignent à elles. Une pluie sans bord et sans sol à gorger. La moitié de ces milliards de gouttes s’arrête et repart dans l’autre sens. L’autre moitié continue un moment avant de disparaître, emportant la tête et sa structure dans l’oubli. La monture d’un fier guerrier nu et beuglant traverse alors ce qui reste de pluie rétrograde. Un ciel de nuages sombres apparaît un instant, très haut. Les gouttes remplissent leurs nuages avant qu’un soleil radieux remplace le guerrier et efface le reste. Du bleu blanc tout autour. Des centaines de kilomètres plus loin, dans ce même bleu, un insecte fait ce bruit des petites ailes qui battent trop vite. Comme un moteur minuscule mais vrombissant. Enfermé soudain dans une gigantesque bouteille de verre, des centaines de fois plus large que lui, il mène sa vie. Du goulet de la bouteille émanent des bulles de savon, qui flottent et montent doucement en se dandinant d’un côté puis de l’autre, quand la spirale métallique réapparaît au-dessus. Elle entoure tout. Elle est si grande et l’insecte si petit, qu’il ne la perçoit même pas. Ce qu’il perçoit, c’est son reflet décuplé à la bordure de la bouteille. Il croit trouver là des compagnons et leur adresse quelques mots dans son langage d’insecte. Il lui répondent tous en même temps et avec un léger décalage. Ils disent touts la même chose, mais le dernier au fond semble pressé et sort des couches de reflets de verre. Il fonce droit devant, si vite que bientôt la structure métallique lui apparaît. Une fleur d’équimose y pousse. Quelle beauté. Recouverte d’abcès qui boursouflent puis craquent et laissent couler leur pus comme des fontaines de jouvence qui se répandent dans le vide infini. En bas de la cascade médite un bonze dont le pied gauche est dans la bouteille. L’insecte qui y est enfermé vient se poser sur la plante du pied, ça fait guili-guili, mais le bonze, en bon pratiquant, ne bronche pas. Il continue de méditer et le liquide chaud lui coule sur la tête puis sur les épaules, comme une caresse. La plante grandit, ses pétales se recroquevillent et englobent l’insecte qui s’était échappé de la bouteille. Il fait noir, et le bonze disparaît, mais pas son pied, qui grossit et grossit et grossit jusqu’à s’appliquer sur toute la paroi de la bouteille, si bien que l’insecte resté dedans est écrasé. Elle résiste. Elle résiste. L’insecte dans le noir fait du surplace. Il angoisse. Le temps passe, puis la bouteille explose et les morceaux de verre giclent et percutent ce qui parfois existe sur leur chemin. Des pétales recroquevillés en boule notamment. L’insecte volant sent sur son flan un projectile rapide qui l’aurait charcuté s’il avait été quelques centimètres plus à côté. Un trou du cul dans la forme végétale, c’est le moment, foncer vers cette issue de lumière. Le voilà sorti, encore, le bleu du ciel disparaît. Seul dans le noir, encore. Alors il se laisse tomber. Il fait froid. Sa masse augmente, il accélère, il se transforme en bille de plomb qui déchire le néant, laissant derrière elle une traînée de feu. Elle continue d’avancer ou de descendre, c’est selon. Le rien s’agace de cette déchirure en son sein. Il pleure deux gouttes de la taille d’un océan chacune qui tombent depuis un haut vers un bas, mais la bille est déjà loin. Il n’y a plus rien qu’une fente dans l’univers absent. Une trace blanchie et cendrée sur le pourtour. Un dragon de rien ? Une plaie qui s’écaille et se meut en route sinueuse. Muraille gigantesque sur laquelle marchent d’innombrables personnes faisant beaucoup de bruit en parlant, en chantant, en bougeant. Elles rient et boivent du saké chaud. L’une d’elles porte un chapeau de paille, dans laquelle gît une sirène microscopique. Elle souffre encore, feutrée dans son cercueil végétal et mort. Mais rien ne peut plus arrêter la marche, ni la bille de plomb toujours plus lointaine. L’engrenage est ce qu’il est, et la sirène dans la paille n’a plus qu’à endurer. Jusqu’à ce que peut-être, le bleu du ciel réapparaisse.

Ni lendemain, ni hier, ni logique, c’est ainsi, c’est maintenant.

Entretien avec Hank Moody

Regardons dans le rétroviseur avec Hank ; David Duchovny © Showtime Networks Inc.
Regardons dans le rétroviseur avec Hank ; David Duchovny © Showtime Networks Inc.

– Salut Hank.

– Salut.

– Comment ça va ?

– Ça va.

– Entre la famille, l’alcool, le sexe, les drogues, les femmes et le boulot, tu es très occupé n’est-ce pas ?

– Oui, c’est la merde, mais j’ai l’habitude…

– Ok, merci de nous accorder de ton précieux temps dans ce cas.

– Pas de problème, en fait, entre deux épisodes, je suis assez libre… Amusons-nous.

– Ok. Hier en rentrant chez moi, j’ai remarqué des détails nouveaux dans le voisinage. L’usure d’une clôture, un arbre plus imposant que je ne l’aurais dit… Pourtant, je passe devant tous les jours. Ce genre de trucs t’arrive ?

– hmm… Je prends pas beaucoup le temps de me poser pour observer. Je cours après Karen et je fuis la justice, essentiellement (rire). Toutes ces rencontres qui me tombent dessus occupent ce qui devrait être des temps morts.

– Est-ce lié au fait que tu sois un personnage de série ?

– Putain, oui. Ces scénaristes me laissent pas le temps de souffler.

– Et ça ne te pose pas de problème, à l’écriture ?

– Je vois ce que tu veux dire. C’est vrai que les détails du quotidien ont un rôle à jouer. Du coup, je me focalise sur l’action, les aventures. Je crée mes propres fictions à partir de mes péripéties… Pour les détails, je me saoule et ça me donne accès à ma mémoire profonde, je crois.

– Tu as toujours beaucoup bu ?

– Je bois régulièrement, et pour produire, presque nécessairement… oui. Je ne suis pas un modèle, sur ce point comme sur les autres.

Hank Moody réfléchit… ; David Duchovny © Showtime Networks Inc.
Hank Moody réfléchit… ; David Duchovny © Showtime Networks Inc.

– Mais tu n’es plus dépendant, n’est-ce pas ?

– J’ai mis un long moment à me remettre de la mort de Carrie. Je me sentais responsable. Elle était folle, c’est clair, mais sans mon étincelle, elle n’aurait pas pris feu… Enfin, c’était écrit… Atticus et Faith m’ont nettement aidé.

– Ce sont des personnages éphémères très importants…

– Oui, avec eux, la série aurait pu prendre une nouvelle direction, une belle direction. Mais les producteurs n’ont pas eu les couilles de nous donner les moyens de le faire, ni d’arrêter le spectacle en beauté.

– Tu aurais pu disparaître en tournée avec Atticus et rendre Karen au passé pour vivre, avec ou sans nous, avec Faith.

– Exactement. Mais non, je suis retourné auprès de Karen. Et cet énième retour en arrière, si accessible et romantique soit-il pour vous, était complètement insuffisant pour ma dramaturgie. Résultat, je me retrouve avec un fils et enferré dans une dernière saison.

– Elle sent le rance n’est-ce pas ?

– Le rance, ou le formol, oui. Ils ont remplacé ma fille, mal aimée mais qui me ramenait sur terre, par cet ersatz improbable, puceau et asocial. Désolé Levon (ndr : nom du fils).

– Tu ne l’aimes pas ?

– Pas plus que toi. Ça se voit à l’écran, non ?

– Oui, en quelque sorte. Ça se ressent plutôt.

– Tout ça pour préserver mon rôle de paternel conseiller malgré le départ de Becca (ndr : nom de sa fille) et pour me présenter un énième avatar de Karen. Désolé Julia (ndr : nom de la deuxième mère).

– Son actrice et son personnage apportent effectivement quelque chose. Du naturel et du miel. Mais je suppose qu’on s’est tous lassés de ce rôle de seconde femme vouée à l’oubli. Ou peut-être qu’il est trop difficile de passer après Faith.

– Je crois qu’ils ont voulu faire d’une pierre deux coups, mais ils ne tirent pas grand-chose de neuf ou d’intéressant de cette mère et de son… de mon fils, au final.

– On parlait d’alcool avant de digresser. Il n’y a pas qu’avec les drogues, tu te laisses souvent aller… Mettre ce fils sorti de nulle part dans les bras d’une prostituée, n’était-ce pas franchir la ligne ?

Hank Moody dans le rouge ; David Duchovny © Showtime Networks Inc.
Hank Moody dans le rouge ; David Duchovny © Showtime Networks Inc.

– On franchit sans cesse la ligne. Les créateurs tentent de maintenir les extrêmes et de perpétuer la polémique. Dans ces conditions, ça ne peut que déraper et finir par lasser, malgré l’excès.

– C’est la limite du capitalisme, non ? Rien ne peut éternellement grimper ou intéresser perpétuellement.

– Ça vous pousse au moins à réfléchir, à vous positionner. Peut-être que pour toi, c’était cette situation ou cette décision qui t’a semblé ne plus être recevable, pour d’autres, c’aura été avant. Pour d’autres encore, c’est légitime ou simplement dans la continuité de mon comportement et de mes habitudes.

– Malgré tes errements, tu fais rêver beaucoup de spectateurs.

– Vouloir être parfait ne te rend pas heureux. Vous devriez être ce que vous voulez être, pas ce qu’on vous dit d’être. C’est facile pour moi, parce que c’est une fiction bien-sûr. Les scènes filmées se concentrent sur ce qui est susceptible d’intéresser le spectateur et de lui plaire. Je ne fais jamais les courses ni le ménage, pourtant j’ai des fringues, propres et repassées, suffisamment pour que j’ai l’air cool en tout cas. J’ai de l’argent sans jamais vraiment travailler, je suis même musclé sans faire d’effort et en passant mes journées à boire et fumer, sans parler de mes aptitudes sexuelles… Mon personnage est complètement idéalisé. La seule chose que j’entretiens, c’est mon charisme. J’ai la chance d’être beau ! C’est comme si ma vie était une longue succession de moments clés et porteurs d’émotions assez fortes. Je ne suis rien d’autre que le fantasme nommé Hank Moody.

Hank Moody en toute simplicité ; David Duchovny © Showtime Networks Inc.
Hank Moody en toute simplicité ; David Duchovny © Showtime Networks Inc.

– Si tu es un genre de divinité occidentale moderne, qu’est-ce qu’est Charlie ?

– Charlie est bien sûr mon opposé. Il est petit, chauve, ni beau ni musclé, il se met constamment dans l’embarras. Il est la honte incarnée, mais c’est aussi ce qui lui donne du charisme, car il survit à tout, en quelque sorte. C’est pour ça que notre duo est essentiel et qu’il doit fonctionner pour que la série se maintienne. Exactement comme avec Karen, mon âme sœur, le fourreau de mes pulsions. Runkle [ndr : Charlie] contrebalance mes excès par les siens. Et parfois la somme de nos personnages donne une peinture très accentuée mais quand même relativement crédible.

– Vous formez une famille ?

– On passe beaucoup de temps ensemble, du temps, on n’en manque pas nous, on ne regarde pas la télé d’ailleurs… et c’est vrai qu’avec Marcy, on forme un quatuor unique. Les thématiques abordées par la série et le ton comme les dialogues devraient la réserver à une audience mure. On navigue entre l’humour gras et le cynisme… Alors oui, on est un peu la famille, ou le cercle de personnes, dans lesquels voudrait évoluer notre audience. Sauf qu’elle n’a pas le courage de quitter le politiquement correct dans la réalité. La série, et Showtime [ndr : la chaîne qui diffuse la série], jouent un rôle en ce sens : elles cherchent à redéfinir la société. Ce rôle est positif pour certains et rime avec émancipation, négatif pour d’autres parce qu’il rime pour eux avec dégénérescence. Ça dépend surtout des peurs et des aspirations de chacun je crois. Ce qui est beau dans l’univers de ma série, c’est que ce débat est dépassé. Dans notre univers, tout est excessif. Les conséquences se gèrent. C’est une philosophie, de ne pas s’inquiéter.

– Sauf que dans la réalité, les enjeux valent toute notre vie, pas seulement pendant une saison médiatique.

– Mon personnage n’a aucune conscience de ça ! Je suis et j’aurai toujours été un étalon qui glisse entre les gouttes. Tant mieux. On propose du plaisir par procuration. Ceux qui s’y adonnent font ce que je fais avec le sexe et les drogues. Le résultat est le même et dans le même ordre d’idées : oublier les contraintes et le poids du réel.

– À ton avis, comment en vient-on à jauger notre réalité à l’aune de ta fiction ?

– Parce que la narration est trop forte. Les clés qui ouvrent les portes au sein des spectateurs sont entre nos mains : on montre, on coupe, on écrit, on intensifie avec la musique. Mais on tend aussi volontairement vers un genre de simplicité : de bons dialogues et de bonnes situations, les effets visuels se contentent d’user l’image parfois, pour la rendre plus accessible encore et le soleil californien la sucre le reste du temps. Le filtre est évident, mais il s’applique aux bons endroits et aux bons moments.

– Comme dans cette scène dans laquelle tu joues de la guitare pour Faith, avec elle, si proche. C’est ma préférée…

– C’était génial. On a atteint là quelque chose de très particulier. La fiction des personnages se mêlaient avec celles de nos acteurs. Ils s’entendaient vraiment bien, se plaisaient vraiment. Et la caméra a juste filmé cette intimité.

– J’aurais voulu que ça dure… (il m’interrompt)

– Mais ce n’est pas fait pour durer ! On fournit des doses d’une demi-heure, démerdez-vous avec votre vie entière ensuite. Moi-même je n’existe que pendant ces interstices entre la réalité et la fiction… et puis je disparais.

Hank Moody nous emmerde tous ; David Duchovny © Showtime Networks Inc.
Hank Moody vous emmerde tous ; David Duchovny © Showtime Networks Inc.

– Qui est-ce qui parle ici, alors ?

– C’est toi évidemment ! Ou du moins une partie de toi. C’est cette identité en toi, qui est ton interprétation de mon personnage et de son identité. Elle est à cheval entre l’acteur et son jeu scénarisé et complétée par le filtre de tous ceux qui participent à sa conception et à sa réception, jusqu’à toi. Toi et moi, on peut ne faire qu’un. Reste à voir si tu me veux dans ta vie. Reste à voir si tu veux ma vie.

– La réalité est trop ambivalente pour se contenter de vos excès et de vos mirroirs. Je crois que je préfère y rester.

– Tu te trompes. C’est grâce à ces miroirs que ta réalité prend de l’ampleur. Ils l’amplifient. Si tu es frustré, tu vas forcément chercher à vivre davantage. Essaye de ne pas seulement le faire par procuration, même si c’est mieux que rien.

– Et toi, tu voudrais ma vie « réelle » ?

– Impossible, et de toute façon non. Je suis mon propre cliché. Je l’assume et c’est ce qui me donne toute ma valeur. D’ailleurs, pas sûr que tu me valorises en tentant de me faire accéder à d’autres réalités avec cet entretien.

– Tu te sens mal dans mes lignes ?

– Disons que je me sens bien, à l’abri dans mes séquences filmées.

– Oui, cette possibilité de t’appeler quand on veut en lançant un épisode est vraiment très étrange… On replonge dans votre univers, mais il ne s’étend pas, il reste celui perceptible dans le cadre. C’est ça, le plus frustrant je crois.

– C’est la limite de vos créations. Tant qu’elles ne sont pas autonomes comme vous, et qu’elles n’affrontent le temps que temporairement, elles sont finies et bouchées. Je suis tellement peu malgré tout ce que j’ai fait dans ma fiction.

– Tandis que je peux tout dans la réalité, malgré ses contraintes ?

– Oui, tu es parfaitement libre, tu n’es pas écrit. Et tout ce qui t’arrête ou te limite peut être compensé jusqu’à ta mort.

– Je suis donc temporaire aussi… Mais on s’éloigne de Californication n’est-ce pas ? Mes lecteurs ne vont rien apprendre… peut-être qu’ils ne vont rien comprendre non plus…

– Pas tant que ça : tu regardes la série comme d’autres, mais tu y mets de ce que tu es, et elle comme toi en ressortez grandis. Une fiction n’est pas complète sans receveur. Il crée davantage encore que l’instigateur. Alors avec cet entretien, qui devait me faire connaître, tu montres ce que Californication peut donner, dans les yeux d’un spectateur. Je suis rien qu’un personnage mais j’existe en toi et tu m’apprécies assez pour me donner un peu plus de corps, ou un autre corps.

– Oui, je t’apprécie.

– Je t’aime aussi.

– (rire) Merci encore de m’avoir consacré ces quelques minutes.

– je ne suis pas David (ndr : David Duchovny), invoque-moi quand tu veux.

– je le ferai.

Mort

Dead forest par Brooke Raymond

Crédit photo : Dead forest, par Brooke Raymond, sous C.C. BY-SA 2.0

Le chaos pour finir #02

← #01 – Destruction

On était là, à pleurer ces humains dissipés en un instant. On n’avait toujours pas compris. La hiérarchie découvrait ce qu’elle venait de faire, alors eux comme nous avons retenu notre souffle. C’était donc à ce point ? Nous étions donc capables de cette atrocité-là ?

Éradiquer une ville n’avait pas suffi. Ces fils de putes s’étaient donné les moyens d’effacer des pays. Ça s’est fait dans un claquement de doigts. Pfiout, et puis plus rien.

Le vide s’est répandu rapidement. L’équilibre qu’on voyait bien foutre le camp, s’est brisé en un instant. Nos sens ont constaté ce que notre intelligence n’avait pas osé affronter. Le désastre.

Brûlés, déchirés, asphyxiés, décomposés, les personnes, les animaux, les forêts. Surface terrestre aplanie. Impossible de distinguer la terre des étangs et rivières. Un gros tas de boue. De là s’est installée l’odeur, une odeur de rance qui a remplacé toutes les autres. Les couleurs se sont affadies en même temps que le ciel s’est terni. Nous perdions le goût, des nourritures dont la circulation a cessé, et celui des autres. On a fini par s’entre-tuer.

L’amour n’a pas suffi. C’était trop compliqué. C’était le miroir de soi dans le plaisir de l’autre. C’était à deux mais c’était difficile et douloureux. C’était pourtant tellement bon en comparaison de maintenant. Aimer n’a plus aucun sens désormais. La capacité à croire en l’autre, à se déverser en lui, à s’y réfugier ou à y trouver l’élan de la vie, s’est dissipée avec la possibilité de vivre correctement, de survivre simplement.

J’ai massacré dans un dernier souffle, pour les dernières ressources, pour respirer une dernière fois. Ultimes espoirs liquéfiés dans le sang. C’était affligeant, aberrant.

Mais c’était là depuis tellement longtemps ! Comment pouvait-on prévoir que ça disparaîtrait en quelques semaines ?!

Beaucoup se sont donné la mort avant de la subir. Pour eux, il fallait que ça s’arrête encore plus vite. D’autres comme moi, ont souffert plus longuement. Cette souffrance est tout ce qui me reste. Tant que je la ressens, je ne suis pas tout à fait rien, l’univers ne s’est pas encore éteint. La peine, la douleur, la fatigue, la faim, on s’acharnait à les repousser… aujourd’hui, je n’ai plus que ça. L’humanité ne s’exprime plus qu’en ces termes.

Une lamentation bientôt finie.

Le bruit et le chaos, c’était beau. C’était mieux que rien. On a crié tout notre saoul, on a frappé de toutes nos forces, blessé de toute notre inhumanité. Bien sûr qu’il a fallu y mettre fin. L’explosion m’apparaît depuis, non plus comme un dérapage mais comme une nécessité. Nous savions devoir repartir à zéro. Ce n’est plus à nous de prévoir ce qui grandira depuis la terre pour s’épanouir dans cet enfer.

Mes sens déclinent. Je ne sais plus rappeler le chant des oiseaux…
Ils fuient avant mon esprit. Mais lui comme le ciel, n’est plus ce qu’il était. Il est si bas… si chargé. Il m’écrase. Ça cogne là-haut, ça vrille en bas.

Résister me satisfait : j’ai savouré mon errance et le goût de la fin des temps. C’est comme si je supportais notre chair, nos os, nos muscles… pour payer la note. J’impose quelques secondes de plus de mon caractère au monde. Vomir jusqu’à la dernière goûte d’énergie qui nous animait. Je dois préserver mon identité, aussi grotesque soit-elle, jusqu’au bout. Le temps de digérer tout ça, de revoir en boucle nos erreurs… et le bout n’est pas loin.

J’ai la haine.
J’ai mal.
L’extérieur de moi s’efface…
Demain n’est pas du tout ce que j’avais espéré.

J’avais espéré m’exprimer. J’avais espéré les toucher. J’avais espéré les atteindre comme je l’avais atteinte elle, qui n’est plus qu’une idée. L’idée de quelque chose d’un peu différent de moi et de dedans, d’un peu moins sombre, d’un peu moins méprisable aussi. La douceur est là, incrustée entre les échos de ma personne et de mon passé, comme une perle mémorielle ciselée.

Ça fait maintenant trop longtemps que je n’ai plus bougé… quel froid.

C’était mes dernières minutes, les dernières élucubrations d’un des derniers. On ne reviendra pas, on n’existera nulle part ailleurs. On s’éteint, point.

Destruction

89 Mesa Fire par USDA Forest Service, Coconino National Forest

Crédit photo : 89 Mesa Fire, par USDA Forest Service, Coconino National Forest, sous C.C. BY-SA 2.0

Le chaos pour finir #01

Demain me paraissait si loin. Demain était insaisissable, réjouissant et angoissant. Demain n’est plus.

Le monde s’est imposé à moi. L’humanité s’est révoltée contre elle-même. Elle n’a plus eu d’autre choix que de se voir telle qu’elle était. Un monstre. Peut-être ne l’était-elle pas depuis le début, mais elle l’était devenue au gré d’une mutation millénaire.

Je ne m’inquiète pas, dans la multitude universelle, il y a d’autres opportunités. Il y a certainement d’autres îlots d’existence dans cette vaste supercherie de cellules astrales inaccessibles. C’est mon seul espoir désormais. Je nous sais condamnés. Je meurs.
Tous ou presque le sont déjà. Je ne prie pas, je ne crois pas, je pleure. Nous sommes ce que nous pouvions envisager de pire.

C’est ce que nous tous, avons fini par accepter, et ça a été plus terrible encore que de se bercer d’illusions. Nous en sommes venus à nous penser fléau, à nous percevoir comme une erreur. Nous ne nous contentions pas d’être une menace pour tout ce qui nous entourait, nous avons été, parce que nous avons voulu vivre après avoir réussi à survivre, une catastrophe pour le vivant.

On se voilait la face. Ceux qui avaient conscience de notre impact se disaient encore qu’il existait des solutions positives et pacifiques. C’était croire au bien et au mal, c’était oublier que nous étions faibles mais forts de notre intelligence. Elle-même était une chimère. Probablement parce que nous restions chacun de notre côté, parce que nous partagions si peu. Alors cette intelligence, individuelle et jamais véritablement collective, n’a pas su être à la hauteur de la réalité. Elle s’est réfugiée dans des alternatives. On a quitté la boue pour l’espace grâce au feu. On a inventé la lettre pour mieux suivre le code. On a inventé l’image pour mieux détourner le regard. Nous avons cru qu’imaginer nous sauverait, qu’à force d’inventer, on trouverait. On a comblé notre creux avec de belles et de moins belles histoires et on est devenus hideux, encore plus moches que prétentieux. On s’agrippait à la vie en prétendant qu’elle était ce qu’il y avait de plus précieux, mais l’air était déjà vicié, nos mentalités depuis longtemps gangrenées. Nous allions devenir immortels, parfaitement heureux, nous allions devenir le summum de notre potentiel. Foutaises. On avait simplement peur de partir. Une bande de couards, voilà ce que nous étions.

Si bien que demain n’est pas ce que j’avais espéré. Je poursuivais mon rêve quand nous avons été happés. Je faisais abstraction. Aujourd’hui, plus personne ne peut le nier : on va tous crever. Non pas parce que c’est notre destin génétique, mais parce qu’on s’est laissé aller. On s’est donné à la haine et à la rancœur après s’être abandonné au pouvoir. Nous avons oublié le futur par fainéantise. On n’aurait jamais dû remettre notre destin entre les mains d’autres, légitimes ou non. Ils se disaient et se croyaient meilleurs. Quelle connerie. Ils étaient seulement plus voraces. Suffisamment pour décréter les guerres pendant qu’on se faisait manipuler.

Il n’y a plus personne pour signer d’armistice désormais. Il n’y a plus de religion, de patrie, de parti politique ou d’école. Fini l’impression d’appartenir à quelque chose. Fini l’oubli de soi grâce à l’argent ou dans la fiction.

Fallait-il se battre pour la paix ? Pour la vraie paix, celle qui nous aurait tous mis au même niveau. Aurions-nous dû forcer l’équilibre, nous faire tyrans aimants, descendre tous ces pontes de pacotille ? L’égalité, en tout cas, n’est pas venue d’elle-même. Évidemment.

Malgré plusieurs centaines de générations, on n’aura donc jamais réussi à dépasser nos pulsions, et notre intelligence n’est devenue que la plus tranchante des griffes.

Elle s’est manifestée une dernière fois dans l’explosion. Un hémisphère tout entier a tressailli. Certains l’ont décrite comme le tonnerre, mais en tellement plus intense qu’ils n’arrivaient pas bien à mettre des mots ou des gestes dessus. Impossible. Nous avions créé ce que nous étions incapables de dire, avions dépassé notre échelle et perdu le contrôle. L’humanité avait choisi la destruction plutôt que l’union.

Tout le monde s’expliquait pourtant qu’un anéantissement par la technologie ne pouvait avoir lieu, parce qu’après tout, si un homme le déclenchait, il mettrait un terme à son propre monde.

C’était croire en la conscience de l’être humain pour l’autre et pour le reste, pour l’en-dehors de lui. Quelle bande d’abrutis… Si nous avions eu cette conscience, nous n’aurions pas vécu comme nous l’avons fait… et nous ne nous éteindrions pas de cette façon. Si nous avions eu un peu d’empathie pour autre chose que nous-mêmes, nous n’aurions pas détruit l’environnement qui nous avait donné la vie, nous n’aurions pas fait disparaître peu à peu tout ce qui participait de la même vie. On parlait d’espèces, on se vautrait dans le fantasme d’une différence entre eux et nous. On a distingué les êtres, humains ou non, et on a entériné la hiérarchie. Il y avait les bien nés et les mal nés, les heureux et les pauvres, les riches et les sans-rien. De plus en plus des uns, de plus en plus des autres, de moins en moins du reste. Vivre ensemble était effectivement une utopie. Crevons ensemble, puisque c’est ainsi.

→ #02 Mort

Expérience sensorielle

All of me that gave unto the fold of a wave... par Ser Ser

Crédit photo : All of me that gave unto the fold of a wave…, par Ser Ser, sous C.C. BY-ND 2.0

Quand serait-il vieux ? Il se l’est souvent demandé.
À quel moment la vie lui aurait-elle semblé avoir été longue, et pour combien de temps encore serait-il capable de l’apprécier avec la même intensité ?

Il y a cette musique. Elle lui traverse le corps. C’était une vibration dans l’oreille, qui s’est transformée en infime signal électrique fusant jusqu’à développer son cœur, mû comme la membrane de l’enceinte. D’elle émane un ensemble de sonorités démontrant l’existence de la perfection, prouvant que l’homme est apte à créer de la même façon que les dieux qu’il a aussi créés. Il intègre, ça palpite. Il s’installe à la surface d’une eau en ébullition, son sang explore ses veines et ses artères pour déverser sa charge aux endroits appropriés, et c’est son âme qui s’étend : elle se propage comme l’onde qui a transporté le message à l’origine.

Plénitude partagée. À côté de lui s’étend cette femme, douce et au regard profond. Elle accepte chaque gouttelette d’âme qui se dépose dans les pores de sa peau. L’espace d’un instant aussi éphémère que l’éternité, ils ne font qu’un sur la courbe de la vie. Le flux se noue, tout se conjugue et de là naît la vie. De la Terre qui supporte le message grâce à sa matière, émane une fleur sucrée et conquise par un flot de lumière.
Le soleil l’accueille, il dépose sur elle une chaleur adéquate, calmée par l’espace sans bornes. L’astre qui déploie une formidable énergie, lui, ne flanche ni ne doute. Il sait que la rosée apaisera ces pétales ne demandant qu’à connaître le jour et la nuit.

La matière et l’antimatière se mêlent encore quand les lèvres de cette femme entrent en contact avec celles du vieil homme. Dans l’esprit, il est sage, et pourtant son cœur s’agite. Il cogne de plus en plus fort dans une cage fragilisée… mais la vie ne le quitte pas et au contraire crie. Elle se poursuit. L’énergie trouve son juste milieu. Les ondes continuent de disperser leur émoi.

L’une d’elles se cogne contre un mur, fait demi-tour avant de trouver une fente en dessous de la porte. Elle et ses filles mourront toutes dans un seul battement du cœur de l’homme par lequel ses mères sont passées. Elle sait qu’elle touche au but, qu’elle irradie l’univers de sa substance, que chacune de ses filles parviendra plus loin, plus proche du soleil pour le faire vibrer bien plus encore que son élan ne l’a emportée.

L’homme vient de percevoir l’éphémère de la vie. Il comprend devoir ne plus s’inculquer le regret. Il sait que ce rapport physique, que cette ample douceur qu’il sent sur ses lèvres, il les appréciera à jamais.
Alors il accepte corps et âme tout ce que l’univers lui apporte dans rien qu’un instant. Cette onde, cette chaleur, cette couleur et ce sucre, cette odeur, et ce crépitement en son sein. Si tout s’agite en lui, surtout au point culminant de ses organes, les pensées n’existent plus : les maux n’ont pas disparu, ils n’ont jamais existé. Rien n’a jamais traversé ses idées et finalement, il est plus pur que le nouveau-né. Il n’a jamais abattu de sang froid. Il n’a jamais usé son ego sur autrui dans le but de l’effacer.

Peut-être que ce flot, ces ondes et la douceur maternelle dans la chaleur du ciel, éparpilleront son existence aux quatre coins des planètes. Peut-être qu’il aura suffi d’un instant pour changer un être humain, pour accorder la paix dans les cœurs et les sangs.

Cette utopie, pas plus que les actes et les remords, n’est inscrite dans les gènes. Elle se développe dans chaque courant d’air et porte de nouvelles pulsions chez ceux qui n’ont plus peur de l’accepter, elle qui vagabonde jusque dans les tréfonds de l’âme, elle qui sème sans jamais récolter, tout comme le faiseur d’arbre l’accomplissait.

Promenade au lever du jour

Medieval Baker par Hans Splinter

Crédit photo : Medieval baker, par Hans Splinter, sous C.C. BY-ND 2.0

Chocolatière chaque jour,
prépare ses mets avec amour.

Cheveux longs, clairs et bouclés,
elle porte le tablier.
De fils violets tressés, d’aliments taché,
il couvre ses beaux chemisiers.

Manches retroussées et jonchée
entre les récipients à moitié pleins
et les bouteilles à moitié vides,
elle mêle les graisses aux grains
et les poudres aux liquides.

Quand non-d’un-bœuf,
vient à lui manquer l’œuf.

Le livreur hier était rêveur,
tandis qu’elle, avait la tête ailleurs.
Ce sera ce jour,
l’occasion de quitter un instant les fours.

De son antre sortie,
à la bonne heure,
elle découvre le jour nouveau.

L’air est frais,
la brise légère,
passe par travers
les maisons de murs clairs.

Comme il fait bon là-dehors,
au dedans du village perché.

Elle traverse quelques rues sableuses,
dépasse les ruelles terreuses,
et s’arrête avant les routes champêtres.

Les oisillons non moins perchés,
mettent partout la pagaille.

Pas gaillards mais criards,
ils réclament la mangeaille
de tout leur bruyant être.

Trop tôt !
Sapristi l’épicerie
n’ouvrira ses portes que très bientôt.

Un temps précieux,
accordé par les dieux,
qu’elle donne au ciel naissant.

S’asseyant,
sur le muret séparant
le plateau du reste d’un monde verdoyant,
elle profite de ces quelques instants,
cheveux ballottés par le vent.

Elle sera, tout sourire,
la première cliente du moustachu,
éberlué de plaisir
par cette grâce
à laquelle il fait face.

Sa belle journée
encore un peu plus belle
commence avec elle.

Merci l’ami,
lui dit-elle
pour ces quelques boîtes de neufs.

Éphémère,
libre de cœur
et comme l’air,
elle retourne en son antre,
fabriquer les saveurs
à la conquête des ventres.

Une main tendue

Sans nom (main) par Alexandre Hamada-Possi

Crédit photo : Sans nom (main), par Alexandre Hamada Possi, sous C.C. CC BY 2.0

Il me tend la main. Il attend sûrement une sorte de contact. Il ne dit mot, reste neutre. Je ne comprends pas. Je ne suis pas habitué(e) à cette spontanéité.

Ce grand jeune homme à la peau un peu trop blanche est-il sain ? Est-il propre ? Qu’a-t-il fait juste auparavant ? Pourrait-ce être un piège ? Vais-je regretter les conséquences de ma réponse ?

Peut-être qu’il va me tordre le bras. Peut-être qu’une fois ma main dans la sienne, il va tirer jusqu’à ce que mon bras s’arrache.

Non. Son visage n’annonce rien de mal. Ses vêtements sont usés mais il n’est pas sale. On dirait un enfant. Un grand enfant. Ses yeux sont habités d’une lumière particulière, qui lui donne un air intéressé… interrogateur ? Mais il ne demande rien. Oui, il propose.

Il y avait cette présence insignifiante, qui a pris une tournure étonnante lorsqu’elle s’est précisée. Il est là, mais semble venir d’ailleurs et être encore un peu là-bas. Je suis ici, mais ne faisais que passer. Maintenant nous vivons quelque chose, pendant une fraction de temps qui s’étire tandis que les informations s’échangent en nous et entre nous.

Je sais pourquoi j’hésite à lui prêter ma main. Mais le sait-il lui ? Il apparaît tout à fait incapable de comprendre ma crainte, de saisir mes peurs. N’aurait-il jamais éprouvé l’excitation mêlée de douleur en devenir qu’est la peur ? Voir venir ce qui ne viendra peut-être jamais, faire en sorte que ça n’arrive pas, éviter la souffrance, la peine, l’échec, la honte, la mort. Son visage est paisible. À tel point que, même s’il est debout, il pourrait être mort. Le sang chaud ne semble pas plus couler en ses veines que la peur. S’il n’est pas mort, il pourrait bien être la mort.

Ça commence : je lui tends la main. Je ne suis pas sûr d’en avoir fait le choix. Mon corps me précède de peu dans cette réplique. Mes cellules sont légèrement attirées vers les siennes. Elles se laissent emporter dans un flux qui fait couler mon geste. Je sens déjà l’impact de sa réalité sur la mienne. J’ai pénétré, avant même de l’avoir effleurée, sa sérénité. Déroutant. Ça change. Ma vie pourrait changer. Elle pourrait aussi s’envoler, se dissiper au moment où nos cellules pèseront les unes sur celles de l’autre.

Je pourrai toujours réagir. Mon instinct peut me reprendre aussi vite qu’il m’a donné. Je l’espère du moins. Mes peurs ne sont pas effacées, elles sont simplement calfeutrées là-derrière. Cette porte, nous devons l’ouvrir ensemble ou la laisser fermée. Il ne se cache certes pas.

Sa peau est douce ; sa main osseuse ; ses doigts longs et fins, fragiles. Tout ça se referme sur moi, calmement. Je suis à l’intérieur, mais ne me sens pas contraint(e) d’y rester. J’y reste un peu. Je réponds à sa tranquillité en ne serrant pas trop, comme pour préserver ce qui assemble ces phalanges entre elles. C’est bien un enfant. J’ai même l’impression de toucher un nouveau né subitement grandi et pas tout à fait rachitique.

Il continue de me fixer. Ses yeux me harcèlent l’intérieur. Mon centre commence à bouillir. Mes sens et mes habitudes me guident vers les vérités qui le définissent, mais je résiste. Je me maintiens tant bien que mal à la lisière d’un fond sans fin. Puis le temps m’échappe, suivi de l’espace, alors je bascule et dérive…

Je ne fais plus la différence entre une seconde et une heure, entre ici et ailleurs…

Quand je m’en rends compte, je me dégage brusquement, pris sur le fait. J’hésite, je recule d’un pas. Mes paupières se ferment brièvement et me sortent de l’envoûtement. Je reprends ma route prestement. Chaos. L’environnement n’a pas encore complètement recouvré sa forme. Les objets, les contours, les obstacles, ne m’apparaissent pas bien. Oui, je suis dans un couloir. Il s’étire en longueur, non, il est court. Je peux tourner par ici. Je dois sortir de son champ de vision. Récupérer, la vue, la vie, vite.

La pression sur ma nuque disparaît. Il ne me regarde plus. Il ne peut plus. Je crois qu’il n’a pas bougé et qu’il ne me suivra pas. Heureusement : c’était époustouflant de vide mais foudroyant de froid. C’était les abysses. J’envisage de me retourner. Surtout pas. C’était comme une brèche dans la réalité. La tour, la mégalopole, le monde, se sont évanouis. Je dois avancer, reprendre ma route, m’agripper aux murs. Je fuis. Je respire. J’inspire, j’expire, je vis. Ça commence à aller mieux. Je sens mon buste, mon cœur y bat. Assez vite encore. Je ne le reverrai probablement jamais. Je suis soulagé(e), et triste. Ma main reconnaît le pourtour de mes lèvres, et de mon nez, et de mes paupières, sur mon visage. Tout va bien. Où allais-je déjà ? Par là, oui, tout ira bien…