Un idéalisme contre nature ?

Crédit photo : Green chaos, par Raúl A.-, sous C.C. BY-ND 2.0

Éteindre ; s’extirper ; s’immerger dans la bulle sonore de rock dans le casque ; mettre à l’arrêt en dehors ; ne plus envisager que les mots, que ceux qui viennent ; se donner à leur force, et se sentir bien plus grand ; se sentir dans le tout différemment ; se sortir non seulement du temps, mais aussi de la société et de ses problématiques, et surtout du « je », déjà bien éclaté sur la toile et par elle, déjà battu en brèche par tout ce qu’il n’a pas la capacité de résoudre et d’embrasser. S’en défaire en même temps que faire – du texte – s’en libérer, pendant quelques minutes au moins – d’une écriture, d’une lecture – se faire du bien en somme, sans ne rien faire, ni se fatiguer pour autant ; et le rock s’emporte ; ah, si les mots d’en moi pouvaient suivre… s’ils vibraient de la même manière, instinctifs et percutants, s’ils changeaient instantanément l’état de l’âme en y accédant directement… rêver, s’autoriser le dispensable, se laisser aller un instant, glisser sur ce flux-là aussi : j’allais demander l’univers accessible, mais il l’est déjà. Je le sens lors de mes parcours sur terre ferme et boueuse, je le ressens quand tout m’échappe et qu’il redevient fascinant par l’intégralité de ses aspects. L’autre bulle dans laquelle on est habituellement immergé, en prenant la place de l’univers, nous donne l’impression que l’on sait tout, ou que l’on sait suffisamment. J’ai ces temps-ci l’impression que je commencerais à apprendre en plantant ; qu’il faudrait commencer par savoir observer la vie pousser, émaner de la terre, de la matière, pour elle aussi s’exprimer. Je ne sais pour le moment que lui passer à côté, que ne pas la remarquer tandis que je m’affaire, moins vite pourtant que la plupart des autres, mais pas encore assez. Cela dit, j’imagine que tout va extrêmement vite aussi en dehors de l’humain, entre le sol qui remue et les feuilles qui accueillent : l’accaparement des énergies de toute part, la bataille pour la place, la course pour le déploiement ou la survie. J’idéalise. J’idéalise la nature parce que je manque de la côtoyer. De fait, elle se développe dans d’autres temporalités, et me semble apaisée, encore qu’exposée, foudroyée par les intempéries, et alors je sais gré la roche et ses dérivés de m’abriter, entre les murs qui donc rapetissent l’univers, qui le rendent tolérable au quotidien : on ne vaut certainement pas mieux que n’importe quel rongeur terré ; on a juste l’arrogance d’élever nos terriers, de tenter d’y faire pénétrer la lumière et un peu plus d’air. Raison de plus pour ne pas l’idéaliser, cette nature : nous sommes issus d’elle, nous sommes elle ; elle est nous ; elle est en nous autant que nous sommes en elle. L’idéaliser ne peut que conduire à nous en distinguer, parce qu’il est devenu bien impossible de nous idéaliser nous-même, bien impossible de croire sincèrement en la vertu humaine, sinon par bribes exceptionnelles. Impossible tout autant d’occulter l’art et son œuvre, qui confirment ce qui nous précède et nous dépasse, et nous exprime nous aussi. Chacun, au fond, peint. Chaque élément du vivant façonne le monde, avec ses outils, ses aptitudes et ses tentatives de langage. C’est le bordel tous azimuts de cette nature que j’envisage soudain avec délice : tous les sons, toutes les couleurs, toutes les matières. Et par-delà ce chaotique bonheur, que le rock notamment sait orchestrer, il n’y a bien que la fadeur urbaine et la ferveur productiviste pour m’horrifier. Deux axes d’une doctrine par trop envahissante, dans laquelle je suis né, dans laquelle j’ai poussé, et dans laquelle j’aurais pu, et même dû, me faner comme tant d’autres. Si donc je n’avais pas gardé un tant soit peu de cette curiosité sauvage, de cette animosité de l’enfant, intelligence véritable accordée par l’énergie en même temps qu’elle-même se déploie : lorsque je m’aventure en écriture, tandis que je reformule, alors j’existe, je transforme, j’exprime, je vis, j’exulte – et ceux-là qui attendent de moi que je m’oppresse de leurs impératifs n’ont qu’à s’enfoncer lentement et sûrement leurs lames culpabilisantes dans le ventre.

25 février 2017

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