L’esprit des neiges

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Crédit photo : Winter Wonderland, par Kristina Servant, sous C.C. CC BY 2.0

Dans le voile froid, il songe. Les pieds dans le manteau, l’esprit dans les particules tombantes, flottantes, il observe. L’endroit est vide d’âmes mouvantes, mais il perçoit d’autres énergies. Celles qui l’accueillent en frissons feuillus et lui picotent l’ample bras. Celles, lumineuses, à travers lesquelles il fond. Celles bientôt plus froides que lui des matériaux figés, ces verres et métaux aux formes géométriques à travers la multitude organique. Dans le libre espace, il souffle, il navigue, il virevolte.

Seul un autre esprit de la neige pourrait s’en apercevoir. Ils sont peu nombreux, éparpillés à travers le monde et selon ses moments et ses saisons. Le temps, pour lui, est à l’échelle de la transformation, de la calme descente, de la lente accumulation. Parfois, il dort un moment, non pas sur, mais dans le matelas. Souvent, les âmes mobiles impriment ses rêves. Il se réveille, il glisse et échappe à la flaque qui se forme là. Les esprits de l’eau, ses mères et ses filles, l’accompagnent d’un bout à l’autre du périple. Le vent est sa maîtresse, si bien que dans et après la forêt se jouent d’autres vies. L’esprit de ce soir, il se sent bien ici, entre les lampadaires tranquilles, près des arbres sages. Il est assis sur un banc, il attend.

Le soir avance, la nuit commence. Le noir presque absolu qu’il comprime en cœur brumeux s’est répandu sur une joue de Terre et de ciel ses aïeux. Caresse glaciale d’un univers composé d’autres particules, esseulées et gigantesques celles-là. En dehors de la bulle, par-dessus son couvre-chef, il contemple ces pierres stellaires. Il tente de les saisir. La poussière de son corps, celles du cosmos. Il perçoit un instant pourquoi il croise si peu de ses semblables. Il les imagine pérégrinant sur les plaines, dansant dans les monts près des éternels. Son trajet, il le sait, le mènera là-haut. Il pourra alors contempler le monde, s’y projeter longuement, rendre au feu sa chaleur et l’égaler en froideur. C’est que l’air est un partenaire. Médiateur des circonférences. L’esprit songeur se sait protégé dans cette bulle atmosphérique, il se sait partir et revenir, jouir de quelques éparpillements et faillir à nouveau. Il se sait présent, souvent. Mais il sent, aussi, qu’il y a très au-delà bien des réalités et bien des frères. Troublé, il s’accumule en gros flocons, il tremble et même il sème une larme : il faudrait des milliards de cycles, autant de dispersions, de réapparitions, et tant de traversées du désert pour les visiter. Alors il se laisse aller. Il fuse en courbes au creux de la pesanteur, il prend plaisir, à lire cet espace entre le bleu le gris le noir et le blanc.
Cela fait bien des printemps, bien des hivers maintenant, qu’il profite ainsi de la matière, faramineux mystère, grondant et crissant sous ses pieds. Un démon plein, en révolution permanente et prêt à tout emporter. Masse colossale et pourtant susceptible, qui tantôt cède, tantôt rugit, quand lui préfère s’adonner au silence. Esprit du froid, de cristal et d’air, il songe.

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